Ernest Bloch et la partition des oubliés

Musique classiqueAu TKM, Cédric Pescia consacre sa série de musique de chambre au compositeur suisse et à d’autres créateurs méconnus du début du XXe siècle. Joliment téméraire

Ernest Bloch était un excellent photographe amateur. Autoportrait en kimono (1922 ou 23) quand il était directeur de l’Institute of Music à Cleveland.

Ernest Bloch était un excellent photographe amateur. Autoportrait en kimono (1922 ou 23) quand il était directeur de l’Institute of Music à Cleveland. Image: Eric B. Johnson

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Ils s’appellent Bloch, Clarke, Enescu, Janácek, Klein, Kodály, Koechlin, Korngold, Krenek, Levina, Schulhoff, Szymanowski, Veress, Zemlinsky et Ysaÿe. Quand Cédric Pescia a dressé la liste des noms qu’il a programmés pour sa traditionnelle série printanière de musique de chambre, Omar Porras, directeur du Théâtre Kléber-Méleau, a pensé que c’était l’équipe de foot de Suisse!

Il s’agit en réalité d’une constellation de compositeurs et de compositrices actifs dans la première partie du XXe siècle en Europe et aux États-Unis et qui, pour de multiples raisons et à des degrés divers, ont passé à côté de la postérité. L’heure est à leur redécouverte, à l’occasion de cinq concerts, du 22 au 26 mai. Mais comment le pianiste vaudois et son association ensemble enScène ont-ils pu avoir cette idée saugrenue et risquée de lancer ce festival d’inconnus?

«La liste était beaucoup plus longue au départ», ose avouer un Cédric Pescia qui, décidément, n’a peur de rien. Le fil rouge de sa programmation, c’est d’abord Ernest Bloch, né en Suisse en 1880, qui émigra aux États-Unis et dont on célèbre les 60 ans de la disparition. Célébration toute relative tant sa musique peine encore à être jouée. «Je dois ma découverte de Bloch à ma rencontre, en 2003, avec Irwin Gage, pianiste américain qui avait une immense affection pour sa «Sonate pour piano», raconte Cédric Pescia. J’ai découvert ensuite sa «Sonate pour violon et piano», que j’ai enregistrée avec mon épouse, Nurit Stark, et le «Quintette No 1», son grand chef-d’œuvre.» Deux plats de résistance au menu du TKM.

Partant de cette envie de donner à Bloch un large espace, restait à trouver le reste. Très vite, George Enescu s’est invité, lui aussi avec un imposant «Quintette» escarpé et luxuriant (sa 25). Cédric Pescia rêve de le monter depuis longtemps: «Nurit Stark, qui est Roumaine par son père, m’a parlé d’Enescu depuis le premier jour de notre rencontre. À partir du moment où l’on avait ces deux personnalités de la même génération, il devenait difficile de les faire dialoguer avec de grands noms.»

D’où l’idée de se concentrer sur ces compositeurs solitaires, qui ont forgé leur propre langage à une époque où la révolution atonale a polarisé le débat esthétique face aux néoclassiques. «Tous sont des électrons libres. Aucun d’eux n’a créé d’école. Ils se sont interrogés sur ce qu’était la modernité en cherchant plusieurs voies, souvent du côté du folklore. Ces musiques profondes ont pourtant la capacité de prendre une place importante dans le cœur des gens.» Au même titre que les musiciens invités par Cédric Pescia, qui ont répondu sans hésiter, malgré l’ampleur de la tâche. Tout est quasiment neuf sous leurs doigts.


Ernest Bloch

l’intransigeant

«Je suis hanté de musique, d’une musique nouvelle, étrange, claire et mystérieuse à la fois, primitive et raffinée pourtant, une musique de nature sauvage et exotique, où se jouent des forces élémentaires, une musique des origines, qui dépasse le judaïsme.» Ainsi parlait Ernest Bloch (1880-1959) de sa propre musique.

On ne saurait mieux décrire l’effet que procure l’écoute de sa «Sonate pour violon et piano» (me 22) ou de son «Quintette No 1 pour piano et cordes» (di 26), avec cette rage débridée et néanmoins canalisée par une savante élaboration, et ces moments d’apesanteur irréels mais gagnés sur la matière. De lui, on découvrira aussi les austères suites pour violoncelle seul et pour alto seul et les trois nocturnes pour trio.

Malgré l’originalité constante de son écriture – le quintette, composé en 1923, utilise des quarts de ton, au service d’une expressivité électrisante –, le compositeur genevois n’a jamais cédé aux sirènes de l’atonalité radicale, comme Béla Bartók, mais sans atteindre sa notoriété. «Bloch était un homme blessé, agressif, susceptible, qui s’est fâché avec tout le monde, fait remarquer Cédric Pescia. Il était conscient de sa valeur et n’a accepté aucun compromis. Il aurait certainement pu écrire pour Hollywood, comme l’a fait Korngold. D’ailleurs son utilisation des quintes pour retrouver une image rêvée de la musique antique a été abondamment reprise dans les B.O. de péplums.»


Rebecca Clarke

l’altiste muselée

Seule femme du programme avec Zara Levina, Rebecca Clarke (1886-1979) était d’abord altiste, devenant une des premières musiciennes d’orchestre professionnelles en Angleterre et aux États-Unis. Sa carrière de compositrice a souffert de la misogynie ambiante. Ainsi, sa splendide «Sonate pour alto et piano» (me 22) était arrivée première ex-æquo d’un concours avec une composition d’Ernest Bloch. Mais c’est Bloch qui obtint le prix et qu’on le soupçonna même d’avoir écrit la sonate de Clarke sous pseudonyme! Cent ans après, l’altiste américaine Melia Watras lui rend l’hommage qui lui est dû.


Alexander von Zemlinsky

entre deux eaux

Protégé de Brahms, admirateur de Mahler, Alexander von Zemlinsky (1971-1942) a été professeur de Korngold et de Schönberg et grand défenseur de la modernité de ce dernier, qui allait devenir son beau-frère. Mais il n’a jamais fait le saut dans le vide atonal. Ce Juif viennois ne supporta pas l’exil aux États-Unis, où il mourut dans la misère. Le Quatuor Hermès interprète son «2e Quatuor» assombri par le début de la Première Guerre mondiale. «C’est une épopée hypertrophiée mais extrêmement construite, s’enthousiasme Cédric Pescia. Ou comment aller plus loin que Mahler dans un quatuor à cordes.»

(24 Heures)

Créé: 20.05.2019, 08h23

Infobox

Renens, Théâtre Kléber-Méleau
Me 22, je 23, ve 24, sa 25 (20h), di 28 (17h)
Rens.: 021 625 84 29 et www.tkm.ch
www.ensemble-enscene.ch

Erwin Schulhoff

l’insolent



Touche à tout, Erwin Schulhoff (1894-1942) explore l’éventail des pistes de la modernité jubilatoire, avec des côtés dadaïstes, jazzy, expressionnistes ou carrément atonaux. Juif, communiste, homosexuel et avant-gardiste, le Praguois était l’exemple même de l’artiste de «musique dégénérée» vilipendé par les nazis. Il mourut au camp de Würzburg. Son impressionnant «Sextuor à cordes» (ve 24) n’appartient pas à sa veine humoristique, malgré le scherzo «Burlesque». Tantôt âpre ou soyeux, il rejoint le souffle du «Quintette» de Bloch, décantant la violence dans une dissolution légère et énigmatique.

Charles Koechlin

magicien des sons



Formidable orchestrateur, créateur de fresques symphoniques qui offrent une synthèse d’impressionnisme et de modernisme subtil, enraciné dans la plus haute tradition polyphonique, Charles Koechlin (1867-1950) est resté étranger aux modes musicales, s’en moquant au passage dans son poème symphonique «Les Bandar-log». Jean-Sélim Abdelmoula a convaincu Cédric Pescia d’inclure les trois dernières «Heures persanes» pour piano du sage alsacien (je 23). Ces pages intemporelles et apparemment statiques évitent tout orientalisme de pacotille. Une ascèse qui exige de larguer nos amarres mentales.

Zoltán Kodály

le coup de génie



Œuvre de jeunesse, la «Sonate pour violoncelle seul» de Zoltán Kodály (1882-1967) n’est pas vraiment une rareté. Cheval de bataille des violoncellistes qui peuvent déployer un feu d’artifice de virtuosité, elle mêle un folklore paysan sublimé à des gestes d’une modernité inouïe pour 1915. Cette immense rhapsodie transmet surtout une incroyable suggestivité sensuelle. «C’est un choc de mon adolescence, reconnaît Cédric Pescia. Il y a une grandeur dans cette sonate qu’on ne retrouve nulle part dans sa musique. Elle peut changer une vie.» Astrig Siranossian l’interprète le vendredi 24.

Erich W. Korngold

le prodige décalé



Le destin d’Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) illustre le dilemme des compositeurs au début du XXe siècle. Enfant prodige, il devient une célébrité viennoise. Son opéra «La ville morte» est le titre le plus joué des années 20. Le foisonnant «Quintette» de 1921 reste marqué par le postromantisme (je 23). «C’est une musique de salon, préhollywoodienne, avec un génie d’écriture plein d’effets. J’adore!» jubile Cédric Pescia. Fuyant le nazisme, Korngold signe quelques célèbres musiques de films américains, mais son retour en Europe après la guerre le trouvera en décalage avec le goût du public.

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