«Ils jouent Mozart sur des instruments délabrés»

RécitFrancine Humbert-Droz, archetière à Lausanne, a passé une semaine en février à réparer les archets des musiciens de l’Orchestre de chambre de La Havane.

Francine Humbert-Droz vérifie le cambrage d’un archet dans son atelier lausannois.

Francine Humbert-Droz vérifie le cambrage d’un archet dans son atelier lausannois. Image: Patrick Martin

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Festival Mozart-Habana en octobre 2016: dans les églises et les salles historiques magnifiquement restaurées de La Habana Vieja, des concerts de musique classique réunissent les meilleurs musiciens professionnels de Cuba, mais aussi d’Europe et même des Etats-Unis, avec le soutien du Mozarteum de Salzbourg. En vacances pour la première fois dans l’île caraïbe, Francine Humbert-Droz assiste, enthousiaste, à quelques-uns de ces concerts: elle est à la fois subjuguée par la qualité musicale et l’engagement des musiciens cubains, mais remarque aussi immédiatement l’état parfois misérable de leur matériel «J’ai découvert combien ces musiciens avaient de difficultés à se procurer des instruments de qualité et aussi la nécessité pour eux d’entretenir le matériel.»

Francine Humbert-Droz est violoniste amateure – elle joue au sein de l’orchestre Amabilis –, mais surtout archetière indépendante à Lausanne, où elle a installé son minuscule atelier. Originaire d’une famille horlogère et mélomane de La Chaux-de-Fonds, elle est même la seule femme à exercer ce métier rarissime en Suisse. Sensibilisée par les besoins criants des instrumentistes cubains, elle prépare très vite un second voyage, dans l’idée d’amener des archets, et de faire de l’entretien de première nécessité. «En Europe, la lutherie est un produit de luxe. Vu qu’à Cuba, le salaire moyen est de 25 dollars mensuels, j’avais envie de me rendre utile et de faire profiter les Cubains de mon savoir-faire.» A comparer aux 1500 francs minimum qu’il faut débourser en Suisse pour un bon archet…

Luthiers sans frontières

Mais faire entrer du matériel dans la république socialiste ne s’improvise pas. Heureusement, le directeur artistique du festival Mozart-Habana, le chef d’orchestre José Antonio Méndez Padrón, met en contact l’archetière avec «Luthiers sans frontières» basés à Bruxelles, qui ont ouvert un atelier dans la capitale cubaine. Grâce aux bons contacts que l’ONG entretient avec le Ministère de la culture, Francine Humbert-Droz a pu faire entrer une vingtaine d’archets et du petit matériel de réparation en février dernier.

Pendant ce deuxième séjour, la Lausannoise a donc pris ses quartiers chez Luthiers sans frontières, qui réunit un chef luthier, deux collaborateurs et deux assistantes. Elle y côtoie aussi un Canadien marié à une Cubaine, qui gagne sa vie six mois durant à Toronto et passe le reste de l’année à La Havane pour restaurer des violons. «Sur place, j’ai réparé et reméché (changement du crin) une cinquantaine d’archets, raconte Francine Humbert-Droz. En une semaine, c’est beaucoup. Nous manquions de crin et heureusement, un luthier de Boston a pu nous en faire livrer juste à temps.» Travail intense, mais gratifiant. «J’avais tout le temps une assistante qui m’aidait et me tendait les outils dont j’avais besoin. C’était très inhabituel pour moi qui travaille toujours toute seule!»

Le droit à de bons archets

L’archetière entrevoit déjà une prochaine étape à sa démarche, bien qu’à l’état d’ébauche: lancer une collecte de fonds pour aider Cuba à développer l’acquisition d’un meilleur matériel d’archèterie et d’archets de qualité. «Là-bas, les musiciens utilisent en priorité des archets modernes, mais j’aimerais aussi leur apporter des archets baroques et classiques. Puisqu’ils ont, pour certains, une reconnaissance internationale et qu’ils sont désormais invités en tournée à l’étranger, pourquoi n’auraient-ils pas le droit d’avoir de bons archets pour jouer Mozart?».

Ce détail n’en est pas un, étant donné l’évolution de cet accessoire au cours des siècles jusqu’à l’aboutissement de l’archet dit moderne autour de 1790. C’est même le cœur du métier de Francine Humbert-Droz. «Je me suis spécialisée dans un créneau particulier: la copie d’archets historiques, de la Renaissance au classique.» Cet intérêt lui a été transmis par son maître Luc Breton, luthier à Vaux-sur-Morges, chez qui elle a effectué son apprentissage. «Pendant dix ans, je suis allée chaque semaine chez lui pour lui montrer mon travail. Plutôt que d’apprentissage reconnu formellement, il faudrait plutôt parler de compagnonnage auprès de lui», précise-t-elle. Référence incontournable de l’organologie ancienne et de l’histoire de l’interprétation, Luc Breton est d’ailleurs l’un des rares artisans polyvalents, capables de fabriquer des violons, des violes, des luths et des archets.

Recherche historique

Favorisée par la vogue de la musique ancienne sur instruments d’époque, l’artisane a développé sa clientèle essentiellement dans le petit monde des interprètes baroques: «Cela me permet de travailler sur des styles et des matières extrêmement variées. Je ne fabrique jamais deux fois le même archet.» Pour les baguettes, elle travaille des bois exotiques comme le pernambouc du Brésil, l’amourette d’Indonésie, le palissandre d’Uruguay; elle fait venir son meilleur crin de Mongolie; elle décore la hausse et la tête de nacre et d’ivoire (de mammouth de Sibérie, celui d’éléphant étant banni) et réalise des garnitures en cuir ou en fils d’or.

La passion pour la dimension historique de son travail n’est d’ailleurs pas étrangère à son escapade cubaine. «Ecouter la série d’émissions de Marcel Quillévéré sur Espace 2 racontant l’histoire de la musique à Cuba et dans les Antilles m’a fascinée, raconte-t-elle. C’est ce qui m’a donné envie de découvrir les trésors de cette région. Mais je ne m’attendais pas à trouver une vie musicale d’un aussi haut niveau. Il y a beaucoup de professeurs russes là-bas; ce n’est pas la plus mauvaise école! J’ai enregistré un quatuor de Haydn interprété par des jeunes étudiantes de La Havane qui a épaté Petra Müllejans, violon solo du Freiburger Barockorchester.»

Des musiciens cultivés

On perçoit bien dans les propos de la mélomane un mélange d’admiration pour le courage des Cubains au quotidien si rude et aussi une pointe d’envie. «Ils manquent de tout, mais ils ont une culture incroyable, sans être jamais sortis de chez eux, relève-t-elle. »

Sur place, pendant sa semaine bénévole, une dimension didactique s’est imposée, que Francine Humbert-Droz n’avait pas soupçonnée: «J’étais venue avant tout pour restaurer et entretenir, mais j’ai réalisé que les Cubains venaient observer comment je travaillais, qu’ils étaient avides de connaissances. J’ai bien envie d’y retourner cet été et de construire devant eux un archet de A à Z.»

Ce souci de transmettre des compétences et de former les artisans locaux est d’ailleurs la mission première de Luthiers sans frontières, avant le don de matériel. Même si l’un ne va pas sans l’autre: «Avec le climat tropical, leurs limes sont toutes rouillées et une bonne lime coûte cher.» Surtout pour s’évader en musique.

(24 heures)

Créé: 12.03.2017, 09h21

L’atelier de Luthiers sans frontières à La Havane. (Image: Francine Humbert-Droz)

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