Le Minotaure et Icare racontent les liens parentaux impossibles

CréationA Vevey, Franceso Biamonte relit le mythe grec sous la forme d’un théâtre d’ombres et de monologues lyriques.

Une plongée aussi musicale dans les flammes mythologiques.

Une plongée aussi musicale dans les flammes mythologiques. Image: PHILIPPE MAEDER

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Mi-hommes, mi-animaux, le Minotaure et Icare sont en quelque sorte frères de destin. L’homme à cornes, rejeton monstrueux de Pasiphaé, est tué par Thésée dans le labyrinthe de Dédale, où celui-ci fut jadis enfermé par Minos pour avoir couvert les amours de la femme du roi avec un taureau. L’architecte s’enfuit avec son fils par la voie des airs avec des ailes collées aux bras. Mais Icare, enivré par son vol, perd ses plumes au soleil et chute. À l’Oriental de Vevey, Francesco Biamonte met en scène le projet qu’il a rêvé autour du mythe crétois; il en a confié le texte au dramaturge vaudois Julien Mages, la musique à la compositrice française Michèle Reverdy et la scénographie aux magiciens de Controluce, théâtre d’ombres turinois.

«Penser des choses sur notre vie»

Le chanteur-comédien, devenu pour l’occasion directeur artistique, porte en lui cette histoire qui le fascine comme elle a fasciné ses enfants. «Les mythes sont intemporels et très actuels, assure Francesco Biamonte. Ils nous permettent de penser des choses sur notre vie, en particulier sur les liens parentaux. Dédale perd son fils. Ariane trahit son père en aidant Thésée, mais celui-ci l’abandonne. Et Égée, croyant Thésée mort, se suicide au moment du retour de son fils.» Le metteur en scène a été frappé par cette interprétation en découvrant l’ouvrage d’un auteur grec méconnu du IVe siècle av. J.-C., Palaiphatos, qui rationalise les mythes en les traduisant de manière vraisemblable. Il en a tiré toutes les conséquences artistiques, y compris l’usage du théâtre d’ombres, «qui crée la même dilatation que celle du mythe par rapport à la réalité».

Pour le livret, Francesco Biamonte pressentait que cette histoire ne se prêtait guère à d’amples dialogues. «J’ai confié la rédaction à Julien Mages, car il n’est jamais aussi bon que dans le monologue lyrique.» D’une truculence presque comique au début, le récit se fond dans l’obscurité dans la longue séquence du labyrinthe, avec un Minotaure muet et dansant en ombres projetées (Gérald Durand). Puis viennent les trois lamentos d’Ariane (Clara Meloni), Thésée (Fabien Hyon) et Dédale (Julien Clément), basculant petit à petit dans notre quotidien.

Présence archaïque du cymbalum

Musicalement, le metteur en scène souhaitait éviter une ambiance «modale et pseudo-antique» et s’oriente vers un langage d’aujourd’hui. «J’ai eu l’intuition que le cymbalum, cet instrument à cordes pincées présent dans toutes les cultures, pouvait amener la nécessaire présence archaïque. J’avais en tête les cordes déglinguées du film «Médée» de Pasolini. Et j’ai découvert un opéra de Michèle Reverdy sur Médée avec continuo de cymbalum!» Enthousiasmée par le sujet, la compositrice livrera au bout de dix mois de travail acharné une partition d’une folle densité, calquée sur les mots de Julien Mages.

À en juger par une vision encore incomplète du spectacle lors d’un filage sur la scène veveysanne, le Nouvel Ensemble Contemporain n’étant pas encore en fosse, le résultat s’apparente à une forme aussi hybride que les personnages de l’histoire, mi-conte, mi-opéra. Cela commence comme un récit fantastique. Les grands panneaux blancs de l’arrière-scène forment les parois mouvantes du labyrinthe avant de devenir les écrans des projections à contre-jour, puis les voiles ramenant Thésée et sa culpabilité à Athènes et délaissant Ariane désespérée à Naxos. Mais c’est avec Dédale sauvant son fils d’un suicide bien prosaïque que l’œuvre s’achève, sous les néons des addictions contemporaines. (24 heures)

Créé: 13.01.2019, 21h05

Informations pratiques

Vevey, Oriental

Mercredi 16, jeudi 17, vendredi 18 (20 h), samedi 19 (19 h)
et dimanche 20 janvier (17 h 30)

Renseignements.: 021 925 35 90

www.orientalvevey.ch

L’antique raison des mythes

L’interprétation critique des mythes ne date pas d’hier. Cet exercice que l’on pourrait à tort penser comme éminemment moderne ne date ni du siècle dernier ni même de la Renaissance, mais déjà de l’Antiquité. Un auteur peu connu du IVe siècle av. J.-C., surnommé Palaiphatos (ce qui signifie «un dit ancien»), est crédité d’un ouvrage intitulé «Histoires incroyables». On y décompte 52 légendes systématiquement décrites comme aberrantes. Pour les expliquer, Palaiphatos en propose une interprétation rationnelle, manière à lui de les perpétuer.

Dans le cas du Minotaure, l’auteur démontre l’absurdité de l’accouplement d’une femme et d’un taureau: «Il est impossible qu’un animal s’éprenne d’un autre d’une espèce différente si ses organes sexuels ne correspondent pas aux siens.» Il émet l’hypothèse que Pasiphaé a trompé Minos avec un homme nommé Tauros (Taureau). Le roi de Crète répudia l’enfant, qui grandit dans la montagne comme un sauvage, tuant le bétail. On le captura. «Quand Minos voulait que quelqu’un soit puni, il l’envoyait au Minotaure qui était enfermé dans sa maison, et de cette façon il le faisait tuer.» Et Palaiphatos de conclure: «De ce qui est arrivé, les poètes firent le récit mythique.»

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