Rammstein, les Teutons flingueurs

DisqueDix années sans disque n’ont pas apaisé les humeurs des plus fameux artilleurs allemands. Folklore métallique contre roman national: du lourd

Société prusienne en 1929 ou groupe de métal en 2019? Rammstein n'a pas fini de jouer sur l'imaginaire germanique. Son chanteur et sa mèche, Till Lindemann, est assis au centre.

Société prusienne en 1929 ou groupe de métal en 2019? Rammstein n'a pas fini de jouer sur l'imaginaire germanique. Son chanteur et sa mèche, Till Lindemann, est assis au centre. Image: Jes Larsen

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Le groupe n’a jamais fait dans la dentelle, mais son retour pousse la mécanique à son maximum. «Rammstein» pour titre d’album, «Deutschland» comme premier single. Clair, net, précis, rompez! Un nom, un pays d’origine: l’AOC du sextette germanique brille comme un sigle métallique soudé sur un tank. L’invasion a déjà eu lieu. Au début du nouveau siècle, les États-Unis se sont soumis peu après l’Europe. Depuis dix ans et la sortie de son dernier disque en date, Rammstein se contentait de patrouiller en territoires occupés, rappelant l’étendue de sa puissance de feu au fil de concerts toujours monumentaux. Mais n’avait plus lancé d’offensive depuis ses studios.

Avec une allumette prête à l’emploi sur la pochette, ce septième essai embrase la mèche d’une tournée sold out, qui passera au Stade de Suisse le 5 juin. Qui aurait parié, il y a un quart de siècle, qu’un commando de metalleux est-allemands jouant un mélange de rock industriel et d’electro body music se retrouverait un jour au firmament des shows les plus populaires? Qu’un sextette chantant en allemand sur des riffs en acier chromé et des rythmes plombés connaîtrait une gloire mondiale, allant bien au-delà des fans de metal purs et durs? Qu’un ancien nageur olympique de RDA, fils d’un écrivain pour enfants récompensé de la médaille socialiste du mérite, aurait sa photo dans les chambres adolescentes de l’Amérique la plus profonde, parmi les autres stars anglo-saxonnes du show-business métallique?

Pour les musiciens de Rammstein, enfants mal-aimés de la réunification, leur succès signifie revanche. Produits d’une histoire tragique, ils n’ont de cesse d’interroger un roman national dont ils manipulent les codes jusqu’au cliché. Musicalement – et le nouveau disque ne fait pas exception à la règle – le groupe se nourrit de tempos martiaux et de guitares épaisses, bétonnant la route à une voix de caserne surjouant les roulements de «r» et les coups de glotte. Dans leur fond comme dans leur forme, les chansons inspectent les ambiguïtés de la quête de puissance, de l’Übermensch autodestructeur, du sexe dominateur, alternant esprit de sérieux, humour noir et sens de l’autodérision qui rendent compliquées les lectures – et multiples les polémiques.

Pour ce nouveau disque, ça n’a pas manqué, et avec quelle force! Le 28 mars dernier, à 18 h, le clip de «Deutschland» tombait sur les réseaux sociaux, sidérant court métrage qui réunit en 9 minutes et 22 secondes tout l’univers visuel de Rammstein dans une lecture historico-fantastique de l’histoire germanique, des combats contre Rome en 16 ap. J.-C. (lecture érudite inspirée de Tacite) à la peste bubonique en passant par la bande à Baader, la Prusse militaire et, bien entendu, le IIIe Reich. Se partageant les rôles de victimes et de bourreaux, osant le tabou ultime de figurer l’intérieur d’un camp de concentration, les six musiciens ont reçu l’opprobre obligé de belles âmes ne retenant de ce clip saga, si cohérent dans sa critique d’un imaginaire national axé sur la guerre et le sang, que quelques secondes de malaise. Mettre en scène sa propre violence musicale et visuelle pour épouser (et combattre) celle de l’histoire: un art que maîtrisent les membres du groupe (personnel inchangé depuis 1994!), chacun participant en comédien au succès de ce Grand-Guignol de feu et de sons.

Cette rare osmose est plus impressionnante en live et en clip qu’en musique: le nouvel album reproduit le feu nourri, sans défaut ni aspérité, d’un metal industriel rendu plus digeste par des ritournelles sucrées et plus captivant par la voix d’ogre teuton du grand méchant Till. On frôle le mauvais goût assumé, avec une attaque de synthétiseur façon eurodance pour Eurovision («Ausländer»), mais cette absence apparente de subtilité participe aussi de l’attrait du groupe. «Radio» pourrait ainsi ressembler à une scie kitsch s’il n’y avait derrière son refrain pour farandole le souvenir de cette musique populacière que le groupe écoutait dans les années 1980… à la radio, unique média autorisé. De quoi rendre méchant. Ce que Rammstein ne se prive pas d’être sur ce disque épais, musclé, parfois pompeux, souvent teigneux, prouvant que l’on peut s’absenter dix années et rester au sommet de sa forme.

Créé: 18.05.2019, 20h09

En dates

1994
Rammstein est fondé à Berlin sur l’amitié de six amis d’adolescence issus de plusieurs groupes de metal est-allemands. Parmi eux, l’ancien nageur olympique et chanteur Till Lindemann.
1995
«Herzeleid», premier disque. Succès mou.
1997
Des tournées intensives et spectaculaires, ainsi que l’emploi du morceau «Rammstein» dans le film «Lost Highway», font du second disque un succès, aussi aux États-Unis.
1999
Un tueur du lycée de Columbine porte un t-shirt Rammstein. Parmi les multiples polémiques qui entoureront le groupe.
2001
«Mutter», carton monstre porté par le tube «Sonne».
2005
Rammstein fait le show au Paléo. Des musiciens du groupe tentent de s’échapper en canot gonflable sur la mer de mains tandis que le chanteur grille
le pianiste dans un chaudron…
2009
Le clip «Pussy» atterrit directement sur les plateformes classées X.
2015
Till Lindemann sort son disque solo.
2017
«Paris», concert filmé dans la capitale française en 2012,
sort sur les écrans
de cinéma.
2019
Septième album, sans titre.

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