À Verbier, les juniors jouent aux grands

ClassiqueL’orchestre des cadets du festival dévoile ses atouts. Rencontre avec son chef, Alain Altinoglu.

Le chef d’orchestre Alain Altinoglu lors des premières répétitions avec le Verbier Festival Junior Orchestra.

Le chef d’orchestre Alain Altinoglu lors des premières répétitions avec le Verbier Festival Junior Orchestra. Image: ALINE PALEY

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Il se présente pour la première fois au Châble, dans les contrebas de Verbier, armé d’un grand sourire, regard espiègle et clair, tignasse abondante bouclée et noire, la blague croustillante toujours prête à accompagner tel passage de la répétition ou telle remarque sur le jeu d’un musicien. Face à lui, les membres du Verbier Festival Junior Orchestra – des dizaines d’adolescents assis en demi-cercle dans une salle de gymnastique détournée en lieu de répétition – semblent conquis et accueillent, le sourire aux lèvres, les consignes du chef fraîchement arrivé. À 42 ans, Alain Altinoglu a collectionné les expériences dans les scènes internationales qui comptent. Aujourd’hui, il s’épanouit à la tête de La Monnaie de Bruxelles. Et à Verbier? Il avance avec énergie et légèreté, en mettant en œuvre des stratégies de conquête appliquées ailleurs, pour d’autres formations, juvéniles ou professionnelles. «Cela ne sert à rien d’être directif, voire dictatorial. Un musicien qui se sent à l’aise jouera nécessairement mieux», nous confie-t-il en nage, alors qu’il s’octroie une pause. Et il poursuit les échanges, d’un ton détendu et amical.

D’entrée, on vous a vu travailler certains fondamentaux: la nécessité de jouer ensemble, par exemple, ou l’impératif de comprendre les intentions du chef. Comment faire passer ces notions complexes?

C’est précisément ce à quoi je dois répondre au cours de quelques répétitions ici. Ce n’est pas facile, mais on va y arriver. Beaucoup de ces jeunes n’ont jamais eu d’expérience d’orchestre, tandis que d’autres ont fait quelques pas seulement dans ce domaine. Le niveau est donc hétéroclite, mais il y a cependant une obligation pour tous: celle de faire l’effort nécessaire pour réussir l’intégration au sein d’un groupe qui n’existe pas de manière permanente.

Est-ce que votre longue expérience de pédagogue au sein du Conservatoire de Paris fait écho ici?

Oui, dans ce domaine, j’ai un bagage qui m’est utile. À l’âge de 17 ans, j’ai à mon tour suivi des académies, celle de Pierre Boulez par exemple, consacrées au répertoire du XXe siècle. On était épaulé par des assistants, comme ici, et on apprenait à suivre un chef. Aujourd’hui, je saisis tout ce qui se produit dans la tête de ces jeunes: ils découvrent plein de choses, sur le front de la musique et dans d’autres domaines, aux côtés de leurs camarades. À la fin de ce genre d’aventure, les séparations sont un déchirement puissant, et je dois tenir compte de ces aspects émotionnels.

Quel est le défi principal qui vous attend ici?

Il faut tout d’abord que je vous dise combien j’ai été bluffé par le niveau des musiciens. À 15 ou 16 ans, ils ont déjà une préparation technique prodigieuse. Le défi principal consiste à les faire jouer ensemble et à les rendre attentifs au style des compositeurs, parce qu’on ne joue pas Brahms comme Mendelssohn ou Mozart, que nous abordons aussi. Il faut par ailleurs que chacun respecte le texte, le rythme, les nuances et les intonations. Et enfin, il y a le travail sur l’interprétation, soit sur tout ce qui n’est pas écrit. J’ai la chance d’être entouré par des coaches qui ont accompli au préalable un travail important. L’orchestre n’aurait pas sonné aussi bien sans leur apport.

Parmi les œuvres préparées, il y a les «Danses hongroises» de Brahms, qui sont si compliquées. Vous prenez un gros pari, non?

Oui, en effet, les «Danses» confrontent les jeunes musiciens à ce qui est le plus difficile à faire ensemble: les ralentissements et les accélérations. En mettant la barre très haut, j’ai l’espoir de leur apprendre quelque chose de crucial dans le jeu d’une formation symphonique. Ces œuvres, je les ai choisies en tenant compte également du fait que je dispose de dix premiers violons et non pas de seize comme dans les grands orchestres.

Est-ce que cette expérience vous apprend à son tour quelque chose?

Oui, en faisant le débriefing avec les préparateurs, j’ai mieux compris ce qu’il faut dire et comment le dire à des musiciens aussi jeunes. Le contact avec eux me renvoie évidemment à tout ce que j’ai vécu et appris à leur âge. J’insiste auprès d’eux, par exemple, sur le fait qu’en jouant, ils doivent prêter attention au rythme intérieur, et rester ainsi au plus près de cette sorte de métronome ou de pulsation. Avec la tension et les émotions, on risque de perdre de vue cette exigence, alors même que l’orchestre a besoin d’une stabilité rythmique.

Jeune, vous avez débuté avec le piano. Qu’est-ce qui vous a donné envie de passer à la direction?

J’ai toujours aimé le répertoire pour orchestre, et très jeune je retranscrivais des œuvres pour moi, au piano. Plus tard, vers l’âge de 16 ans, j’ai commencé à faire corépétiteur et coach dans des maisons d’opéra où j’accompagnais le chant tout en côtoyant des grands chefs. Il m’est arrivé parfois de travailler avec de très mauvais directeurs d’orchestre. Chacune de ces circonstances provoquait en moi une sorte de frustration. Je me disais tout simplement que j’aurais pu faire mieux qu’eux. L’occasion de prendre la baguette s’est enfin présentée à l’Opéra de Paris: un chef n’a pas pu venir à une répétition et le patron de la maison lyrique de l’époque, Hugues Gall, m’a proposé de le remplacer. Quant à la première véritable production que j’ai dirigée, je me souviens qu’elle m’a été confiée par le chef Jean-Claude Malgoire. Un «Don Giovanni» de Mozart.

Vous avez donc appris le métier sur le terrain, en autodidacte?

Oui, absolument. J’ai beaucoup lu, regardé des vidéos et observé les chefs.

Qui étaient vos modèles en début de parcours?

J’ai aimé Claudio Abbado, Bernstein et Karajan. En France, j’admirais Pierre Boulez, qui était moins rigide que ce qu’on pouvait imaginer.

Depuis 2016, vous êtes aussi directeur musical de La Monnaie de Bruxelles. Que retenez-vous de vos premières saisons?

Je suis très heureux là-bas: l’orchestre fait beaucoup de progrès et s’est renouvelé avec le départ à la retraite de certains pupitres. J’ai créé une saison symphonique plus dense et je programme le reste avec beaucoup d’éclectisme.

C’est un tournant dans votre carrière?

J’ai été en freelance pendant de nombreuses années, j’ai beaucoup appris en passant par les grandes scènes. Aujourd’hui, je suis content de pouvoir mettre en œuvre ma philosophie, mes aspirations artistiques et ma manière de diriger.

Verbier Festival, jusqu’au 5 août. Rens. www.verbierfestival.com (24 heures)

Créé: 27.07.2018, 17h19

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