Agnes Obel à la loupe

MusiqueDix ans après «Philharmonics», la chanteuse danoise sort son nouvel album, «Myopia». Interview.

Agnes Obel, chanteuse singulière sort un album qui ne regarde que dans une seule direction: la sienne.

Agnes Obel, chanteuse singulière sort un album qui ne regarde que dans une seule direction: la sienne. Image: DR

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Arrivée il y a dix ans dans la ronde de la musique comme une nouvelle fée nordique à la voix mélancolique et au clavier sentant les vieux bois secrets, Agnes Obel n’a pas dévié d’un chemin esthétique cultivant le mystère, les correspondances inattendues et un entêtement propre à s’avancer toujours plus avant sur cette piste qui ne craint ni la pénombre ni les expérimentations. En 2016, avec l’album «Citizen of Glass» qui ciblait l’hypervisibilité contemporaine, elle prenait des atours plus spectraux, contorsionnant sa voix jusqu’au transformisme grâce au pouvoir des machines.

Avec «Myopia», quatrième production très intime, la Danoise de 39 ans prend le contre-pied de son œuvre précédente en explorant la myopie (ou l’aveuglement) nécessaire à toutes formes d’attention, cette manière de se focaliser qui exclut presque tout, sauf la cible. Pour ce faire, la chanteuse s’est aventurée plus loin dans sa nuit, croisant un «parlement de hiboux» ou une île qui n’est pas sans rappeler celle des morts du peintre suisse Arnold Böcklin. Entretien téléphonique avec un fantôme contemporain qui devrait apparaître le 6 mars à Lausanne, à la Salle Métropole.

Quelle a été la première vision de«Myopia»?
Comme pour «Citizen of Glass», j’avais le titre et je savais que les chansons devraient parler de mon esprit. Il me fallait donc trouver des sons qui pouvaient représenter mon esprit, mon expérience des choses, mes souvenirs, mes rêves. En tournant autour, la voix s’est imposée comme le meilleur moyen, particulièrement quand je la travaillais, la faisant descendre ou monter avec les machines.

Vous avez été plus loin cette fois?
Oui, tout s’est développé à partir du thème de «Citizen of Glass» où il était déjà question de technologie et de perception, mais cette fois je voulais explorer ma propre technologie, c’est-à-dire mon esprit, et ses biais.

L’autoréflexivité finit toujours par poser un problème… Vous l’avez résolu?
Quand il s’agit d’esprit, je suis toujours très curieuse. Si je ne m’étais pas lancée dans la musique, je pense que j’aurais étudié la neurologie et la philosophie, avec une préférence pour les points de contact entre ces deux disciplines, le moment où elles peuvent se connecter. Et je suis fascinée par la facilité avec laquelle l’esprit peut constamment être manipulé, abusé. Le mien ne fait évidemment pas exception, je pouvais facilement commencer par lui!

Comment votre esprit se fait-il tromper?
De toutes sortes de façons. Internet est une technologie construite pour pirater l’esprit, pour vous faire cliquer. Les algorithmes sont conçus pour déjouer notre attention. D’un autre côté, j’avais aussi des problèmes de sommeil et je me suis rendu compte qu’ils venaient principalement du fait que j’étais effrayée de ne pas pouvoir m’endormir (rires). Le pouvoir de l’esprit!

Dès son titre, «Myopia» assume que les réponses ne seront pas toujours claires…
Cette myopie, c’est l’affirmation de la conscience des limites de l’esprit. On choisit de porter notre attention sur certaines choses, à l’exclusion d’autres. Cette réduction est même une condition à notre capacité de nous concentrer. La question qui me taraudait ensuite était de savoir si je suis toujours moi-même dans cet état ou si d’autres m’imposent leur perspective. Puis-je me faire confiance? Il s’agit d’un motif récurrent, je pense que toute forme d’expression artistique balance entre une bulle d’innocence et la soumission à un langage culturel.

Depuis vos débuts, votre ligne artistique demeure très cohérente. Vous ne cherchez pas à vous échapper de vous-même?
Je me sens encore très connectée à tous mes albums. Je travaille toujours seule – c’est une technique de myope! – avec toujours le souci de créer un sens à partir de moi, de mes expériences et du monde qui m’entoure. Où pourrais-je aller? À chaque fois, je fais confiance à mes intuitions. Il y a un elfe qui vous accompagne et il ne vous quitte pas. S’il ne part pas, c’est qu’il vous intéresse…

Vous parlez d’elfe, mais on pourrait aussi évoquer un fantôme, non?
Oui, cette image me plaît car je cherche à exprimer différents états de conscience, de mémoire… Le fantôme peut représenter celui que vous étiez, ceux qui ont disparu, définitivement ou provisoirement, les souvenirs de gens encore vivants. L’addition de tous ces fantômes est la somme de ce que nous sommes.

La musique permet-elle de les faire réapparaître?
Oui, je pense, mais cela prend du temps et pas seulement en musique. Quand on est trop proche de la perte de quelqu’un, on a parfois de la peine à l’évoquer, mais, avec le temps, une meilleure compréhension, il reprend sa place en nous.

Prenez-vous l'identité de gens avec votre voix changeante?
Je pense plutôt explorer d’autres temps, d’autres souvenirs, les rapports entre passé et présent, un univers temporel parallèle comme celui des rêves où passé, présent et futur sont mis à plat. Je fais souvent des rêves de l’époque où j’étais à l’école, mais je les vis avec mon moi actuel. Ou alors des premières fois. La première fois que j’ai marché pieds nus sur l’herbe, différente que ma dernière sensation. Il y a une dégradation de nos souvenirs par avec le temps, mais cela crée un meilleur mélange – un peu comme une épice qui relèverait notre mémoire.

Créé: 13.02.2020, 11h00

Ses voix impénétrables

Les albums d’Agnes Obel s’affranchissent volontiers du thème que leur impose leur créatrice. Dans la lignée du précédent, «Myopia» se distingue par des penchants plus prononcés pour l’étrange, les voix métamorphiques de la chanteuse se mêlant dans un chœur inquiétant sur le superbe «Island of Doom». Ce jeu sur les variations vocales que permet le «pitching» demeure l’une des rares concessions à la technologie de la Danoise. Désormais signée par Deutsche Grammophon, elle poursuit avec détermination son exploration (ou ses égarements, à prendre le titre de son album au sérieux) d’un territoire personnel tout à la fois gothique, néoromantique, folk ou classique. Avec cette nouvelle réussite presque intemporelle, Agnes Obel se place dans l’orbite de chanteuses comme Kate Bush ou Björk.

Un album et un concert

«Myopia»
Agnes Obel
Deutsche Grammophon, sortie le 21 février

Lausanne, Salle Métropole
Ve 6 mars (20h)
www.metropole.ch

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