«Ah que» et autres avatars d’une figure populaire

HommageJohnny n’était pas qu’un chanteur, c’était aussi la marionnette des «Guignols de l’info», également des tatouages appréciés, des tee-shirts rutilants et un bon plan pour le karaoké.

Image: FRANCOIS XAVIER MARIT

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Qui d’autre, en France, comme en Belgique et en Suisse romande, aura suscité autant de récupérations, de citations de lui-même, d’évocations sérieuses ou non de sa figure de vedette insubmersible? Qu’on le caricature ou qu’on l’imite, qu’on l’adule ou qu’on le déteste, Johnny Hallyday avait ceci de particulier qu’arrivé à ce statut d’icône nationale, il laissait à chacune de ses interventions des traces de son personnage. Un vrai personnage, dis-je, comme dans les fictions. S’il est aussi célèbre que cela, notre Johnny, c’est bien que son aura dépassait largement sa seule existence de chanteur.

Tout avait commencé par la scène. Il fallait voir comme il bougeait, débarquait dans des tenues brillantines, avant de se jeter au sol en embrassant le pied de micro. Et puis le décorum. La scène comme une arène, pour y mettre son physique à l’épreuve, suer, hurler, avant d’offrir son buste à la clameur de la foule. Qu’il se présente tel «l’ange aux yeux de laser» dans un spectacle futuriste en 1976. Ou, trente ans plus tard, en 2009, entouré de statues gigantesques représentant des femmes affublées de seins en forme d’obus. Décor mégalo pour un guerrier des vocalises. Johnny en concert, c’était cela: du cinéma, un péplum cuir et clou, l’incarnation d’un champion à la fois sensible et instantané comme la bière sur le zinc d’un PMU, mais sacré et protégé comme une retraite à Gstaad.


L'édito: Johnny Hallyday: le flair et l’instinct


«Johnny, c’est un vrai mec!» Souvenirs d’un fan aux abords du Stade de Genève en 2009. Souvenirs émus, car celui-là était jeune quand il a découvert le chanteur en 1960. Voilà les premiers fans. Ils ont grandi avec lui. Ont embarqué leurs enfants dans l’histoire, leurs petits-enfants aussi. On les comprend mieux alors. Pourquoi, par exemple, ce couple se vêtit en cow-boy pour aller l’écouter. Pourquoi des blousons de cuir, des foulards de pirates. Tandis que ces autres ont tatoué le visage de l’idole sur l’épaule, sur la cuisse. Ou serait-ce une tête de mort? Qu’importe, c’est l’iconographie des rebelles, des sauvages insoumis. Ça peut faire beauf, en effet. Et Johnny leur disait: on est pareil. Alors, ils ont fait pareil, en s’habillant comme lui. Certains, les plus hardis, ont même fini par l’imiter.

Johnny Vegas, Johnny Tennessee, Johnny Rock, Johnny Cadillac, Johnny Hapache, ils sont des dizaines, qui se produisent dans les restos, les anniversaires, les clubs aussi. Lui ressembler favorise l’imitation. Mais, là encore, c’est le caractère du chanteur, son âme, qu’on veut toucher, côtoyer. Et ce n’est pas un hasard si l’essentiel des sosies n’a jamais tellement refait sa période hippie: ce n’était pas le summum de sa virilité.

Tatouages, sosies, Johnny dans la peau. Le personnage pourrait-il se réincarner parmi ses admirateurs? Ridicules, ces derniers le vivent déjà comme s’il était leur frère. Et puis, les temps ont changé. D’autres générations sont venues. Le petit peuple a croisé des bourgeois, des patrons, des intellectuels parfois. Alors, Johnny, ce sera pour tout le monde, petits et grands, hard fans ou suiveurs. Même les tièdes étaient les bienvenus, j’en sais quelque chose. Et Johnny, sûr qu’on va chanter ses titres ce soir au karaoké. «On a tous quelque chose de…» Impec, pour se regarder dans le blanc des yeux.

Et puis, on pouvait en acheter des bouts. Des briquets, des poupées, des gants, des médailles. Et des têtes de mort. Les autres artistes le font aussi. Mais sortir de sa poche un décapsuleur «Quoi ma gueule», c’est appartenir au monde de l’über connu. C’est indiscutable.

A propos de poupée… Celle des Guignols de l’info, sur Canal Plus, combien de fois a-t-elle ravi les téléspectateurs, grognant en réponse à l’une ou l’autre figure de la politique française. Même la poupée de Chirac n’aura pas fait autant d’apparitions. Eh oui, c’est l’envers du décor, la face sombre de l’icône. «Que je t’aime, que j’aime». etc., suggérant ipso facto un «Ah que Johnny» décervelé. La bonne blague. Ceux qui n’aimaient pas Johnny savaient parfaitement comment se foutre de sa gueule. Johnny, dès les années 1970, aura été l’un des meilleurs sujets de caricature. En couverture de Charlie Hebdo – des tuyaux partout dans le corps, tuit, tuit, «Johnny se met à la musique électronique». Morbide. Ou chez les imitateurs, de Thierry Le Luron à Laurent Gerra, sans oublier le Suisse Yann Lambiel. Imiter la voix de Johnny, succès garanti!


Bleu glacier, les yeux

Partis l’un derrière l’autre, ils partageaient le même froid polaire dans l’eau du regard. Jean d’Ormesson mardi, Johnny mercredi, et cette teinte glacier des loups dans la prunelle. «Il a fermé ses yeux bleus qui illumineront encore et encore notre maison, et nos âmes», écrit Laeticia Hallyday en annonçant la mort de son mari. Dans un message à Guy Birenbaum de Radio France il y a trois ans, parlant des mirettes de son homme, elle disait: «Des yeux tellement envoûtants, mystérieux; si emblématique, mélancolique aussi, ce regard de qui a tout vu tout vécu.»

Les yeux de Johnny, impossible d’y échapper, tout le monde les connaît. Le lunetier français Optic 2000 ne s’y trompe pas, qui confie au chanteur pendant dix ans l’étendard de sa marque. Johnny lui-même les convoque au moment de se livrer dans son autobiographie, écrite en 2013 avec Amanda Sthers, qu’il nomme Dans mes yeux. Avec le temps, l’amande du contour subsiste dans un visage qui se parchemine, la couleur, presque phosphorescente, persiste. Seule une opacité voile un peu ce regard qui s’est éteint. P.Z.


Rock, les tatouages

Les tatouages de Johnny sont sa patte, le signe de ralliement de ses fans. Il avouait pourtant avoir pris son temps et être passé par l’aiguille sur le tard. Au bras gauche, bien en vue à la surface du biceps, une tête de loup aux yeux bleu glacier. Au bras droit, près de l’épaule, un aigle agrémenté d’une plume d’Indien évoquant l’Amérique du Nord et ces grands espaces que Johnny aimait avaler au guidon de sa Harley. Un scorpion s’est posé à l’intérieur de son avant-bras droit; son premier tatou, dit-on, hommage à sa fille Laura, née sous ce signe astrologique. Un lion est venu le rejoindre, clin d’œil cette fois à son fils David. Des ailes protectrices, un poignard orné d’un serpent, Jade en idéogramme chinois et le corps nu de Laeticia viennent parfaire ce tableau de maître. P.Z.


Noir c’est noir, le cuir

Johnny partage son Perfecto avec James Dean et Marlon Brando. Du cuir, du cuir, du cuir, noir évidemment. La peau souple et terriblement douce des mauvais garçons. Clous, rivets, œillets, applications ou broderies viennent habiller le nappa suivant les époques. Le blouson couleur de jais est la tenue de scène qu’arbore le chanteur français lors de bon nombre de ses concerts, durant les années 90 notamment. Puis, quand il allume le feu, il tombe la veste, dévoilant un T-shirt ou un marcel, parfois blanc, souvent sombre. À la ville aussi, Hallyday affectionne le bomber en vachette noire. Dans le clip qu’il tourne pour la chanson Aimer vivre (tirée de l’album Rock’n’Roll Attitude, écrit par Michel Berger), le chanteur promène par exemple un blouson d’aviateur qu’une foule d’hommes lui ont emprunté. Plus difficile à porter avec panache, le pantalon de cuir. Johnny, lui, le vit bien. En peau toujours, noirs le plus souvent, les bracelets façon manchette, parfois tressés, et les indémodables santiags de rockeur lui vont comme un gant. P.Z.


Vrombissante, la moto

Johnny aimait tant son ronron qu’il l’emmenait partout, même sur scène. Les aimait tant, devrait-on dire, car le rockeur français a multiplié ses passions de biker: des Harley-Davidson bien sûr – son fils ne s’appelle-t-il pas David? – mais aussi des Norton, Triumph, Kawasaki, Yamaha, Honda ou Ducati. Tout commence à 18 ans avec une Triumph TR3. Dans une interview accordée à TF1 en juin 2001, il disait posséder en permanence deux Harley, «par fidélité», pour la balade, et «par passion», la dernière Ducati, la Monster 900 cm³, pour «de bonnes sensations fortes». P.Z


«Que va devenir mon fan-club? Je n’en sais rien, je suis perdu»

Au bout du fil, la voix du président du Fan-Club Johnny Hallyday du Nord vaudois chevrote. «À 3 heures du matin, j’ai reçu un coup de fil et j’ai crié un gros «merde!» qui a réveillé mes voisins. Ma voisine est venue me demander ce qui n’allait pas.» Désormais, Michel Dubey, 60 ans, ne sait que répondre à toutes ces questions. «Les journalistes, les membres du club me demandent tous ce que je vais faire du club: je n’en sais rien, je suis perdu», dit-il.

Le sexagénaire a consacré les deux tiers de sa vie à Johnny. «Ça a commencé il y a quarante ans. Je suis allé jusque dans les Vosges pour monter une tente pour l’un de ses concerts et assurer la sécurité.»

Puis est venue l’idée de créer un club dans sa région. «Je me suis battu durant seize ans pour obtenir l’officialisation. Chaque fois que j’essayais de rencontrer les bonnes personnes, son entourage changeait et il fallait tout recommencer.»

Entre-temps, l’ancien chauffeur-livreur a même tenté d’ouvrir une boutique de la marque de produits dérivés Western Passion-Johnny Hallyday dans sa ville, Yverdon.

«J’ai dû fermer après dix-huit mois», se souvient-il, amer.

Reste alors le fan-club officiel, fort de 120 membres aujourd’hui. Et sur la peau de Michel Dubey, le nom de son idole tatoué depuis qu’il est gamin. «En découvrant ce que j’avais fait, mon père m’a foutu une grosse raclée.»

Depuis, le Vaudois a reproduit les tatouages de Johnny – le loup et l’Indien Navajo – sur sa peau. Il n’a pas eu d’enfants mais, si cela avait été le cas, il promet qu’il les aurait appelés David et Laura.

D’autres vivaient leur passion loin des clubs, en famille. «Je suis incapable d’écouter l’une de ses chansons en ce moment, confie Valérie, mère de famille genevoise. Je ne sais pas quand je vais pouvoir remettre un disque.» En revanche, elle assure qu’elle n’a pas pleuré, à 3 h du matin, quand elle a été réveillée par une notification push annonçant le décès.

Chez elle comme chez beaucoup d’autres, l’admiration pour Johnny Hallyday s’est transmise de mère en fille. «Ma maman était jeune en même temps que lui, elle a toujours chanté ses chansons à la maison. Maintenant, c’est moi qui les transmets à ma fille adolescente. Elle les connaît toutes, mais ne les aime pas», rigole la Genevoise.

Son souvenir le plus marquant, Valérie n’a aucune peine à le citer: le concert donné au parc des Eaux-Vives, raté, il faut le dire, puisque l’artiste s’était présenté sur scène passablement aviné. «Nous avions appris qu’il avait siroté du rosé à la Réserve durant toute la journée. Le soir, on se disait: «Ce n’est pas possible, c’est pas lui.» Mais on lui a pardonné.» Luca Di Stefano

(24 heures)

Créé: 06.12.2017, 22h19

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