«Cet album est une décomposition de Carlos»

MusiqueCarlos Leal, le leader de Sens Unik, sort Reflections, un premier album solo intimiste. Rencontre chez lui à Los Angeles, où il est installé depuis 4 ans.

Carlos Leal dans son quartier de West Hollywood à Los Angeles.

Carlos Leal dans son quartier de West Hollywood à Los Angeles. Image: DR

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– Reflections, votre premier album solo, est très différent de ce que l’on aurait pu imaginer de la part d’un artiste qui a fait carrière dans le hip-hop.
– Je pense qu’il est important d’évoluer dans la vie. Il est essentiel pour un artiste de se renouveler, de prendre des risques et de se mettre en déséquilibre. J’ai toujours voulu faire un album solo. J’ai grandi avec Led Zeppelin, Pink Floyd, Jacques Brel, Léo Ferré. La culture hip-hop a été extrêmement bénéfique, car elle m’a appris beaucoup de choses. Le hip-hop a été un grand frère, même si j’en ai un. Une sorte de professeur. Cette culture m’a donné envie de m’intéresser à l’art, au théâtre, à la littérature alors que pas forcément l’école. Mais aujourd’hui, si je suis honnête avec moi-même, je ne peux pas revenir avec un album de rap. Tout d’abord parce que ce n’est plus la musique que j’écoute principalement et parce que c’est une musique qui ne me touche plus, ou moins. Je respecte toujours le hip-hop et je suis ravi de voir que certaines personnes réussissent à en sortir des bons fruits. Mais j’écoute essentiellement de la musique alternative, le genre de musique que Couleur 3 peut programmer à minuit.

Reflections est un mélange d’atmosphères cinématographiques, de chanson française, de musique électronique.
– J’ai toujours aimé de nouvelles tendances. J’ai toujours l’impression qu’une nouvelle musique est là, au bout du couloir et qu’elle va nous mettre un claque à tous. J’aime ça. Cela me rappelle le grand moment où j’ai découvert le hip hop et l’acid house quand j’étais gosse. C’est cette musique-là qui m’attire. Et ces dernières années, cette musique provient essentiellement de petits labels indépendants. Si l’on veut des grandes références, il y a Radiohead. Et si on veut des références un peu plus petites, il y a Kauf ou des groupes comme Jungle.

– Vous avez collaboré avec Kauf, un DJ de Los Angeles, sur 2 morceaux de l’album. Comment l’avez-vous rencontré?
– J’étais dans un club électro à Zurich qui s’appelle le Zukunft. Il était 2 heures du matin. J’avais besoin de souffler et il y avait ce DJ de Berlin qui a mis un morceau de Kauf que je n’avais jamais entendu. J’ai voulu chercher le morceau sur Shazam mais je n’avais pas de connexion. J’ai demandé à un pote qui en avait et j’ai pris une photo de son iPhone avec le nom du titre. Six mois plus tard, quand j’ai retrouvé cette photo dans ma bibliothèque de photos, j’ai écouté ce morceau. J’ai découvert que Kauf vivait à Los Angeles et j’ai pris contact avec lui. On est très bons potes aujourd’hui.

–On pourrait, dans une certaine mesure, comparer votre démarche artistique à celle d’Everlast, le leader du groupe de hip-hop House of Pain. Aujourd’hui l’artiste de Los Angeles tourne en acoustique.
– Je me souviens que le 1er album solo d’Everlast est sorti, je me suis dit «p….., il a eu les c…. de le faire». Moi aussi qui ai grandi dans la culture hip-hop, j’ai souvent eu envie de faire un album solo. En même temps dans cette famille hip-hop, si tu dérapais trop sur la droite ou sur la gauche, tu n’étais plus du tout hip-hop. Le nombre de fois où Sens Unik s’est fait un peu mal voir parce qu’on mélangeait du flamenco avec du rap, du jazz ou même du rock quand cela ne se faisait pas encore! Je suis un artiste avant d’être rattaché à un genre. J’imagine que si j’ai choisi à un moment d’être acteur, c’est que mon costume de rappeur me collait tellement à la peau que j’avais besoin de respirer. Le théâtre m’a offert mes premiers rôles. Tout à coup, je pouvais me transformer en d’autres personnages et donc ne plus porter le costume du fils d’immigré qui fait du rap social pour plaire à ses potes de quartier à Renens.

– Pourquoi avoir fait un album assez sombre et poétique à l’image de Je rêve de serpents?
– Je crois que je suis arrivé à un âge et à un moment de mon voyage artistique où j’ai le courage de faire ce dont j’ai envie et de ne plus essayer de plaire à qui que ce soit. Je rêve de serpents est l’un de mes titres préférés dans l’album. C’est cinématographique et atmosphérique, ça raconte une histoire que beaucoup de gens peuvent interpréter d’une façon ou d’une autre. L’album est sombre, oui, mais pas toujours. Disco Ball n’est pas sombre. Ce titre joue avec les clichés, avec une image de dandy, avec la musique des années 80. C’est un hommage au monde de la nuit.

On critique beaucoup le monde de la nuit, mais en vérité, dans notre société on arrive souvent à s’échapper grâce à lui. L’album est assez sombre parce que c’est un voyage que j’ai fait dans mes couloirs intérieurs qui sont plutôt sombres, oui. Ensuite, l’album finit sur une touche très optimiste qui est le regard de mon fils de 7 ans sur ce monde. Et j’ai beau essayer de montrer à mon fils à quel point ce monde est tordu, mais dans les yeux de mon fils, les étoiles sont des cerfs-volants. Point barre. Et mon fils possède aujourd’hui quelque chose que je ne possède plus. Je ne veux pas trop vite lui imposer ce que je possède de façon à ce qu’il puisse garder cette naïveté, cette innocence, cette lumière dans ses yeux.

– On pourrait même parler de psychanalyse musicale...
– Bien sûr, c’est un album totalement psychanalitique, mais beaucoup de gens peuvent s’y retrouver. Quand prenons-nous le temps de nous mettre en face d’un miroir et de nous demander qui nous sommes vraiment? Je sais que ce sont des questions qui sonnent comme des gros clichés de psychologie de base du gymnase de première année. Mais ce n’est pas grave, parce que c’est la vérité. Je crois qu’à un moment donné, si tu es assez intelligent, tu prends assez de recul pour te dire: «Il faut que tu remettes en question». C’est ce que j’ai fait. Tout cet album est une décomposition de Carlos. Cela se voit sur la pochette de l’album. J’ai dû tout décomposer, reposer tout sur une table et puis tranquillement remettre les choses dans leur équilibre pour que je puisse au final avoir toute cette décomposition autour de moi, mais que je sois dans ma ligne droite et que je sache ce que je veux. C’est quelque chose que je me suis promis pour cet album, c’est de ne surtout pas me trahir. Quand j’ai quitté Lausanne en 2000 pour aller commencer ma carrière de comédien à Paris, j’ai écrit 10 titres. J’étais prêt à faire un album solo. Mais ma peur a pris le dessus et il est resté dans un tiroir. Pas mal d’années plus tard, j’ai enfin eu le courage de faire mon album solo qui n’a rien à voir avec ce que j’avais fait à l’époque. Je n’ai rien gardé. La peur est le plus grand ennemi de l’artiste et elle le met face à un mur. Mais lorsqu’il a trouvé assez d’énergie, il a vraiment la force de fracasser ce mur avec les poings. Je pense que si je n’avais pas eu ma carrière d’acteur, je n’aurais pas pu arriver à ça. Aujourd’hui, j’étais prêt.

– Comment s’est déroulée l’écriture de l’album avec Mark Tschanz?
– Mark Tschanz est un compositeur de musiques de films dont celle d’un court-métrage de ma femme, où je joue un handicapé mental. Vu qu’on est un petit milieu d’artistes suisses à Los Angeles, j’ai proposé à Mark de faire ce court-métrage quand je l’ai rencontré. Il a été tellement subtil dans ses choix… Un jour, je devais partir sur un tournage d’un film italien et lui ai donné un CD avec mes 15 titres préférés allant de Brel à Massive Attack en passant par Jungle. Une semaine plus tard, il m’envoie un mail avec 5 titres dont Dans les yeux d’Elvis et Reflections. Je me suis dit: «C’est une blague, c’est exactement ce que je veux.» Je l’ai appelé et lui ai dit: «Mark, on fait un album». J’ai écrit beaucoup de textes qui n’étaient pas sur des musiques comme Je rêve de Serpents. C’est notre travail qui a mené à ce récit. Pour moi, aujourd’hui, le métier d’acteur m’a appris que le silence raconte parfois plus que la parole. Donc dans les silences musicaux, quand Mark rajoute ce petit violon qui monte au moment où je me tais, il raconte ce que je voudrais raconter, mais je n’ai pas besoin de le dire.

– Comment envisagez-vous de faire vivre votre album sur scène?
– Quand je vais voir un concert, je suis souvent déçu. C’est aussi parce que j’ai 45 ans et que c’est difficile de me la refaire. Je pense qu’il existe une possibilité d’amener cet album au coeur d’un public, d’une façon plus théâtrale. J’ai envie de raconter un récit d’une heure. Je ne veux pas que le public soit en dessous de moi. C’est un album personnel et intime et j’ai besoin que le public soit en face de moi. J’ai envie de raconter cette histoire comme si on était autour d’un feu. J’aimerais tellement tenir les gens par la main et les bouger. Je veux que ce soit palpable et qu’ils soient avec moi. (24 heures)

Créé: 27.02.2015, 11h28

«Reflections»

L’album de Carlos Leal est disponible en Suisse dès le 27 février.

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