Àlex Ollé relit «Histoire du soldat»

ClassiqueLe Catalan renouvelle l’esprit du chef-d’œuvre centenaire de Ramuz et Stravinski, remonté 100 ans jour pour jour après sa création au Théâtre municipal. Explications.

La scénographie très particulière de la production de l’«Histoire du    soldat», lors de sa création à Lyon.

La scénographie très particulière de la production de l’«Histoire du soldat», lors de sa création à Lyon. Image: Stofleth - Opéra de Lyon

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Cet article a paru dans le supplément «Opéra de Lausanne, saison 2018-2019» le 28 septembre 2018

Spectacle centenaire, l’«Histoire du soldat» revient sur la grande scène de l’Opéra de Lausanne, exactement 100 ans après sa création au Théâtre Municipal. La mise en scène signée Àlex Ollé cherche à «rendre l’émotion et proposer au public une expérience authentique». Très apprécié pour ses spectacles visionnaires, parmi lesquels notamment une «Norma» bouleversante au Covent Garden en 2016, Àlex Ollé aime recommencer à zéro et aborder chaque œuvre dans sa fraîcheur originelle.

La «petite histoire» de Ramuz et Stravinski lui offre un défi particulier: «L’«Histoire du soldat» est une pièce dont le format n’a rien à voir avec le genre lyrique, précise-t-il. Nous avons réalisé un travail dramaturgique pour, d’un côté, doter la pièce de Ramuz-Stravinski d’une plus grande envergure scénique, et de l’autre, raconter au public une histoire qui, pour être réelle, revêt de la valeur à l’époque actuelle.»

Cette «dramaturgie parallèle» est la griffe explicite de La Fura dels Baus – ce mouvement artistique catalan lancé en 1979, qui réunit les techniques du théâtre de rue et du spectacle grand format dans une «explosion de l’imaginaire», et dont Àlex Ollé est un membre fondateur. «Il s’agit de la nécessité de prendre des risques, d’affronter la complexité, d’oser prendre un spectacle de chambre et le convertir en grand format, d’oser parler du présent et du futur.»

Pour le metteur en scène, le contexte de la création du spectacle joue un rôle primordial. La Grande Guerre et la révolution russe ont un impact décisif non seulement sur la biographie de Stravinski - «le violon même du soldat, l’identification de l’âme avec la musique, la perte de la maison, sa vieille Russie, le confinement dans un monde étranger» -, mais aussi sur le public. Bien qu’il soit difficile de deviner quelle était à l’époque sa lecture, «il est tout aussi difficile de se soustraire à l’idée que ces deux événements si récents dans la mémoire des spectateurs ont marqué en quelque sorte le sens de leur interprétation».

Aujourd’hui la Première Guerre mondiale et la révolution russe sont très éloignées du public actuel. «Et c’est là qu’a surgi le soldat Daniel Somers, poursuit Àlex Ollé. Cet ancien combattant de la guerre d’Irak nous a permis d’avoir un point de vue complètement actuel. Nous ne changeons pas l’histoire, nous lui rendons en quelque sorte sa proximité avec le public.»

La musique, l’âme du soldat

La force du spectacle tient au fait qu’il prend les éléments symboliques de la pièce et les transpose sur une histoire vraie. «L’universel n’est compréhensible que lorsqu’il est incarné dans le singulier, le particulier.» Pour le dramaturge catalan, le drame faustien se déroule comme un rêve dans l’esprit du protagoniste, déployé au travers des trois personnages de la pièce – le narrateur, le soldat et le diable – qui reflètent ses conflits intérieurs.

La musique est mise en exergue de manière très particulière: «Dans les représentations habituelles de l’«Histoire du soldat», la musique et l’action se déroulent sur le même plan. Nous avons situé les musiciens sur un plan supérieur. Alors que le soldat gît dans un lit d’hôpital dans la partie inférieure de la scène, donnant du poids au côté terrestre du personnage, la musique souligne ses états émotionnels et surgit d’un monde pour ainsi dire spirituel. La musique est l’âme du soldat.»

Faire incarner sur scène un personnage du présent, dans toute la fragilité du corps humain, c’est aussi faire résonner l’impact de la pièce à l’époque de sa création: «Ce qui relie un soldat russe ou un paysan vaudois de l’époque avec le soldat américain d’aujourd’hui, c’est la simplicité de sa conception du monde. Ils tiennent tous à des choses simples: la mère, la bien-aimée, le violon… Ce qui les sépare de leur simplicité finira par les détruire. C’est le drame de l’homme écrasé par le système. Nul besoin d’être soldat pour le comprendre.»

Le centenaire est l’occasion pour le metteur en scène de dépouiller le spectacle d’une patine de naïveté, de raviver sa perspective d’innovation: «Cent ans, c’est une longue période, constate Àlex Ollé, surtout quand une œuvre a eu du succès. A chaque reconstitution se définit la manière conventionnelle de la représenter. Mais cette forme finale, qui semble faire l’unanimité, n’en est pas moins le résultat d’un effacement des idées originales. Nous avons procédé à une révision en profondeur de la pièce, et nous avons découvert combien le drame qui frémit en dessous est violent.»

Un drame qui suscite cette réflexion de fond: «La pièce nous oblige à réfléchir sur la destruction – la guerre, et sur la création – la musique. Mais aussi sur la société et sa violence envers l’individu normal. Sur le bonheur et la manière d’y parvenir. Sur le bien et le mal. Voilà pourquoi nous avons cherché à la traduire au présent, à rendre l’histoire compréhensible au public d’aujourd’hui.» Petya Ivanova

Un soldat d'Irak

«Je regrette qu’on en soit arrivé là. Mon esprit est une terre abandonnée, remplie de visions d’horreur. Mon corps n’est qu’une cage, une source de douleur. Les choses simples que les autres considèrent comme allant de soi me sont impossibles. Je ne peux pas rire, je ne peux pas pleurer, je peux à peine quitter la maison. Il y a des choses dont on ne peut tout simplement pas revenir. Revenir à une vie normale après ces choses serait la marque d’un sociopathe. Une vie normale serait une insulte à ceux qui sont morts de ma main.»

Extrait de la lettre d’adieu de Daniel Somers, ancien combattant américain de la guerre d’Irak, 2013.

Créé: 28.09.2018, 07h04

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