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Aurélien Bory, savant saltimbanque

Le metteur en scène français apportera sa touche scientifico-circassienne à «Orphée et Eurydice» de Gluck.

Une scène d'«Orphée et Eurydice» lors des premières représentations de la production à l'Opéra Comique de Paris.
Une scène d'«Orphée et Eurydice» lors des premières représentations de la production à l'Opéra Comique de Paris.
Pierre Grosbois

Pour Aurélien Bory, «le théâtre est un art de l’espace». La composition spatiale et la scénographie forment à elles deux l’embryon nécessaire à toute création. Sur une petite scène, sous un chapiteau ou sur les vastes planches d’un opéra prestigieux, l’axiome reste le même. Sa lecture d’«Orphée et Eurydice», opéra composé en 1762 par Christoph Willibald Gluck et présenté à Lausanne du 2 au 12 juin 2019, n’échappe pas à la règle. «Comme toujours, je me suis posé cette question fondamentale. Ce mythe, quel est son espace, que raconte-t-il à travers l’espace?» explique au bout du fil l’artiste français, qui signera là sa troisième mise en scène à l’opéra, après «Le château de Barbe-Bleue» de Bartók et «Le Prisonnier» de Luigi Dallapiccola.

Le dispositif scénique de son «Orphée et Eurydice» s’articulera autour de la matrice du mythe grec: la volte-face du héros, contre l’exhortation du dieu Hadès, au moment de ramener sa bien-aimée des Enfers. Cette action, fugace, tragique, les séparera à jamais. «Puisque Orphée se retourne, j’ai pensé que l’espace devait se retourner aussi dans ma mise en scène.»

Concrètement, que verrons-nous sur scène? Un immense cadre arborera une toile réfléchissant, par différentes touches, des évocations du chef-d’œuvre de Camille Corot, «Orphée ramenant Eurydice des Enfers» (1861). «Je cherchais une représentation pour créer un espace fantôme à partir d’une image, d’une peinture.» Ce dispositif traduira le passage vers le royaume des morts. Les Enfers grecs comme miroir du monde des vivants. Une métaphore de la frontière entre deux mondes.

«Orphée et Eurydice» est une œuvre de transition.» Par ce qu’elle raconte, mais aussi musicalement. «Gluck reste baroque mais se dirige vers le classique. Et l’on peut appliquer la même observation à la toile de Corot, qui tend vers l’impressionnisme. Je vais d’ailleurs essayer de mettre en scène ce spectacle de manière impressionniste.» Le dispositif basculera au gré des variations du spectacle et pourra prendre différents angles. Un duorama entre mythe et réalité, entre imaginaire et tangible.

Art infusé de science

Mais que l’on ne se méprenne pas. Impressionnisme ne signifie en rien sculpture sur nuages. L’art d’Aurélien Bory est infusé de science. Le metteur en scène, né à Colmar en 1972, a suivi un parcours scientifique avant de se jeter à corps perdu dans les arts scéniques. Comment a-t-il opéré ce virage? Il raconte: «J’ai suivi des études d’acoustique architecturale et j’ai travaillé en tant qu’acousticien du théâtre, notamment pour la Filature, salle de spectacle à Mulhouse. Puis j’ai interrompu ce travail – qui me passionnait – pour me consacrer à la scène. Car j’ai trouvé dans le théâtre un moyen d’allier tous les arts qui m’intéressaient tout en devant composer avec les lois de la mécanique générale.»

La physique et ses principes irriguent chacun de ses spectacles. Dans sa lecture, le drame d’Orphée et Eurydice se noue autour d’un dispositif optique. Le mythe existe parce que le fils de Calliope se retourne... et regarde. «Il y a, dans toutes mes pièces, quelque chose de l’ordre du phénomène physique sur le plateau. Cet opéra réalise une opération d’optique et, en même temps, il offre au spectateur une expérience du regard.»

««Le théâtre a lutté contre la gravité dès qu’il a adopté la machinerie. Moi je préfère l’intégrer»»

Les lois de la gravité jouent elles aussi un rôle central dans le cosmos scénique d’Aurélien Bory. Ici, elles seront symbolisées par l’attraction du monde souterrain. Un jeu d’équilibre des forces qu’il se plaît à renverser, à expérimenter, à tordre. «Le théâtre a lutté contre la gravité dès qu’il a adopté la machinerie. Moi je préfère l’intégrer.» Rien d’étonnant lorsque l’on sait que ce féru de science a tendu une autre corde à son arc: le cirque, dont il a exploré toutes les facettes à l’école du Lido, à Toulouse. «Mon premier spectacle était du jonglage. Il n’y a rien de faux dans une balle qui tombe. Le phénomène est toujours juste, il n’y a pas de faux-semblant.»

D’ailleurs, six saltimbanques enroberont «Orphée et Eurydice» de leur magie circassienne. Mais à l’opéra, une donnée physique essentielle – au sens de l’«essence» même de l’œuvre – s’impose plus que jamais: le rythme. «La grande chance, c’est que le temps est donné. Je cherche à comprendre quelles ont été les intentions de tel tempo pour ensuite réaliser des propositions scéniques qui renforcent, soulignent les moments d’intensité, ou de creux.» Son secret? Entendre avec les oreilles du chef d’orchestre. «Faire de l’opéra, c’est allier différents stimuli – visuel, musical – sur un plateau. C’est un art qui fait vibrer l’âme encore plus fort.»

Cet article a été publié une première fois dans le supplément «Opéra de Lausanne», le 28 septembre 2018.

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