Barbara Hendricks, la voix vibrante d’une insoumise

InterviewLa soprano américaine réaffirme sa fibre humaniste au FIFDH, qu’elle parraine. Rencontre

Barbara Hendricks remonte le fil de son engagement et celui d’une carrière musicale qui emprunte de nouvelles voies

Barbara Hendricks remonte le fil de son engagement et celui d’une carrière musicale qui emprunte de nouvelles voies Image: GEORGES CABRERA

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Elle a tourné la page de l’opéra et quitté les grandes scènes lyriques qui l’ont vue triompher pendant plusieurs décennies. Soprano parmi les plus célébrées du XXe siècle, Barbara Hendricks n’a pas laissé pour autant en jachère son goût de l’engagement. Marraine et jurée du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH), qui se tient actuellement à Genève, la native de l’Arkansas prolonge ici ce qu’elle fait depuis 1987, en ambassadrice du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. Dans le quartier général du festival, on retrouve ainsi une femme déterminée, au regard perçant et aux propos saillants. On attendait une diva au repos, on rencontre donc une battante. Avec elle, on remonte le fil de son engagement et celui d’une carrière musicale qui emprunte désormais de nouvelles voies.

Dans quel état d’esprit se confronte-t-on à un rendez-vous comme celui du FIFDH? Avec espoir? Avec de l’appréhension face à la gravité du monde?

Je ressens un sentiment d’espoir qui découle sans doute du courage dont font preuve des gens confrontés à des situations géopolitiques complexes. A l’écran, j’observe des faits extraordinaires, des destins merveilleux qui nous font du bien, ici en Occident. Cela nous rappelle que nous sommes tous semblables face aux problèmes que pose le vivre-ensemble. J’ai envie de dire que malgré la complexité de certaines situations, le cinéma – et l’art en général – permet de nous sentir tous reliés.

A quand remonte précisément la nécessité de vous engager?

A l’enfance déjà. J’ai grandi dans un contexte très strict, imposé par un père pasteur. Les enfants n’avaient pas le droit de s’exprimer s’ils n’étaient pas sollicités. Pourtant, j’osais déjà m’opposer à certaines décisions et j’étais souvent punie pour cette raison. En grandissant, j’ai pris conscience de la portée de la ségrégation raciale, avec ses assassinats et ses injustices retentissantes, comme celle de Little Rock Nine (ndlr: neuf élèves afro-américains furent empêchés par les ségrégationnistes de suivre les cours à la Little Rock High School). J’habitais dans cette même ville et j’ai vu pour la première fois, à l’âge de 8 ans, les visages de la haine. C’est à cette époque que l’enfant positive et joyeuse que j’étais a pris conscience de la gravité du monde.

En 2015, vous avez donné une nouvelle direction à votre carrière en publiant «Blues Everywhere I Go», un recueil de chansons blues. Comment êtes-vous arrivée sur cette voie?

Tout a débuté il y a plus de vingt ans, lorsque j’ai eu l’opportunité de faire un hommage à Duke Ellington au Montreux Jazz Festival sous l’invitation de Claude Nobs. J’ai tellement aimé cette expérience que j’ai voulu aller plus loin. C’est ainsi que je suis partie à la découverte d’une tradition que je ne connaissais pas, celle du blues. J’ai écouté notamment les enregistrements réalisés par Alan Lomax. Quelqu’un qui, durant les années 50, est parti sur les routes du blues pour enregistrer les chants des vieux artistes oubliés, liés aux traditions du delta du Mississippi. J’ai retrouvé là une musique bouleversante. Une partie du programme de mon disque reprend ce répertoire.

Durant votre carrière, vous avez été particulièrement attachée à certains compositeurs. On pense à Mozart en particulier. Qu’est-ce qui vous met à l’aise chez lui?

Il m’a accompagnée durant toute ma carrière. Et même lorsque je chante du blues, j’ai l’impression qu’il est à mes côtés. Je suis certaine qu’il aurait beaucoup aimé le blues. Mozart traduit l’essentiel des émotions qui nous font vibrer. Et nous avons besoin de cela pour vivre; c’est aussi important que l’eau et l’air.

Quels sont les chefs d’orchestre qui vous ont le plus marquée?

Giulini, Bernstein et Karajan. Le premier avait quelque chose de monastique dans sa manière de vivre la musique. Le second transmettait un enthousiasme et une curiosité débordants. Et le dernier savait comment colorer et sculpter la musique. Son sens du phrasé était renversant. J’ai beaucoup appris à ses côtés.

Et le souvenir le plus marquant sur scène?

Il me ramène à Berlin, il y a très longtemps, lorsque j’ai incarné pour la première fois le rôle de Susanna dans Le nozze di Figaro de Mozart. J’étais une illustre inconnue et j’étais entourée par des mastodontes comme le chef Daniel Barenboïm, les chanteurs Dietrich Fischer-Dieskau et José van Dam. Vous imaginez le contexte…

Qui ont été vos guides?

La mezzo-soprano Jennie Tourel, qui m’a tout appris dans les cours qu’elle donnait à la Julliard School.

Lorsque vous décidez de devenir cantatrice, vous êtes confrontée à la résistance de vos parents. Pourquoi?

J’avais fait quatre ans d’études à l’université et obtenu un diplôme de mathématiques et de physique. Mes parents ont travaillé toute leur vie pour nous donner une bonne éducation. Ils ont fait à leur tour d’énormes sacrifices pour sortir de la condition déplorable dans laquelle évoluaient les générations précédentes. Le jour où j’ai annoncé ma volonté de changer de cap, ils ont cru que j’avais perdu la tête.

Quel regard portez-vous sur la Suisse, pays dans lequel vous habitez depuis trente ans déjà?

Comme tous les pays, la Suisse a ses contradictions. Mais c’est ici que mes enfants ont grandi et c’est ici qu’ils se sentent chez eux. De mon côté, je me suis sentie accueillie, mais cela ne m’empêche pas, parfois, d’être fâchée avec ce pays, comme je peux l’être avec les Etats-Unis, la France, l’Allemagne ou l’Europe.

Créé: 08.03.2016, 17h07

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