Basel Rajoub, le saxophone syrien de Suisse

MusiqueLe souffleur sort «The Queen Of Turquoise», album qui entrelace jazz et motifs orientaux. Rencontre.

Basel Rajoub, saxophoniste syrien à la croisée du jazz et de l’Orient, vit en Suisse depuis 2011.

Basel Rajoub, saxophoniste syrien à la croisée du jazz et de l’Orient, vit en Suisse depuis 2011. Image: FLORIAN CELLA

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L’actualité cantonne la Syrie à un théâtre des opérations où les combats occultent toute forme de vie. Il «y pense à chaque instant» et «chaque appel téléphonique sonne comme une alarme» – car une grande partie de sa famille est toujours au pays –, mais Basel Rajoub ne va pas jouer le rôle du Syrien de service, ou plutôt au service des mauvaises nouvelles. Le saxophoniste de bientôt 35 ans – qui sort l’album The Queen Of Turquoise – n’en a d’ailleurs pas le profil.

Même s’il a quitté son pays dès 2008 pour échapper au service militaire, s’installant au Liban tout en faisant des séjours en Turquie et en Egypte, il n’a pas fait partie des cohortes de réfugiés se pressant aux portes de l’Europe dès 2012. «J’ai tout de suite eu beaucoup de chance. Si je suis parti, c’est aussi parce que je voulais me confronter à des scènes musicales d’autres pays. J’ai ensuite rencontré ma femme, qui est Suissesse et travaille à Genève. Je n’ai jamais eu de problèmes et je suis très reconnaissant de pouvoir me concentrer ici sur ma musique.»

Né à Alep, mais ayant grandi à Damas, Basel Rajoub fait partie de ces émissaires qui permettent de se rappeler que, derrière les ruines de la guerre, subsistent encore – mais pour combien de temps? – les trésors d’une culture. «La Syrie est, avec l’Egypte, l’une des plus importantes scènes musicales du Moyen-Orient.» Et Alep, où, enfant, il entend ses premières notes à la radio, se situe à un carrefour musical où se croisent de multiples traditions – kurdes, arméniennes, turques jusqu’à celles de l’Iran et de l’Azerbaïdjan. «Mon plus vieux souvenir, ma première révélation, était de la musique classique, probablement du compositeur arménien Khatchatourian.»

La recherche de la perfection

Grâce à une tante éprise de jazz, l’adolescent découvre cette musique à l’âge de 14 ans. «Elle m’a donné quelques CD, j’ai été saisi. S’intéresser au jazz en Syrie, cela signifiait chercher et se battre… En dix ans, je pense avoir écumé les 5 ou 6 magasins de Damas qui en vendaient et acheté tout ce qui était possible, mais, encore aujourd’hui, mon favori demeure Kind Of Blue

Le modèle de Miles Davis le pousse vers la trompette, qu’il étudie assidûment jusqu’au Conservatoire, où il se forge une technique au contact de la musique classique. «Elle m’a appris la recherche de la perfection.» L’embouchure de son instrument finit malheureusement par lui créer des soucis en 2005. «J’avais des problèmes musculaires. Je me suis retrouvé devant le choix d’arrêter la musique ou de changer d’instrument. Comme les trompettistes que j’écoutais jouent avec des saxophonistes, j’avais le son en tête…»

Passant du cuivre au bois, Basel Rajoub n’échappe pourtant pas à la galaxie des musiques orientales qui ont bercé sa vie. «Rien qu’en Syrie il y a au moins huit courants importants, mais c’est exactement comme dans le jazz et ses multiples mouvements. Il faut remonter jusqu’aux racines, mais, à la fin, il faut choisir qui nous sommes. C’est le plus important.»

Trouver sa voie

Le choix du saxophone n’a pas laissé d’alternative à cet admirateur de Charles Lloyd, auquel il a envoyé un morceau de son album, recevant les encouragements de la légende. «Je connais moins d’une dizaine de saxophonistes qui jouent en lien avec la tradition orientale, contrairement aux Balkans, où il y en a partout. Il n’y a donc pas de voie toute tracée à suivre, il faut trouver la sienne.»

Avec The Queen Of Turquoise, le Syrien au prénom de ville suisse éclaircit encore son chemin, embarquant dans l’aventure des musiciens expatriés comme lui (Philadelphie, Paris, Stockholm) qui se retrouvent sous la bannière de Soriana – «notre Syrie». Un pays à écouter quand il n’a pas que des rafales d’armes automatiques à offrir au monde. Il paraît que la musique adoucit les mœurs…

Créé: 30.05.2016, 10h00

L’album

Les orages du free auraient pu s’abattre sur le palais, mais cette «Queen Of Turquoise» n’exhale que douceurs et subtilité. Après avoir rendu hommage au prénom de sa sœur sur son précédent album, «Asia», Basel Rajoub a simplement traduit le nom arabe de sa femme pour ce troisième album, qui rend donc une nouvelle fois hommage à la gent féminine. Entremêlant l’oud de Kenan Adwani, le chant de Lynn Adib, le qanun – cette cithare sur table – de Feras Charestan et les percussions d’Andrea Piccioni (seule exception à l’homogénéité syrienne de la formation), le saxophoniste (qui joue aussi du duclar) parvient à harmoniser cette orchestration inattendue, tapis volant où son saxophone se glisse tel un djinn au léger accent américain. Clin d’œil à la Suisse avec le titre Helvetica.

The Queen of Turquoise
Basel Rajoub
Soriana Project
Jazz Village

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