Boulez, un tour de B à Z

ClassiqueCompositeur, chef d’orchestre et bâtisseur d’institutions, cette grande figure de la musique contemporaine aura 90 ans le 26 mars. La Philharmonie de Paris lui rend hommage avec une exposition riche et lumineuse.

Pierre Boulez dirige durant sa carrière les plus grands orchestres et parvient avec eux à donner au répertoire contemporain une visibilité inédite.

Image: Philharmonie de Paris

Pierre Boulez dirige durant sa carrière les plus grands orchestres et parvient avec eux à donner au répertoire contemporain une visibilité inédite. Image: Philharmonie de Paris Image: Philharmonie de Paris

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En franchissant la première porte de l’exposition, une phrase se présente aux yeux du visiteur: «Jusqu’à ma rencontre avec Klee, je ne raisonnais qu’en musicien, ce qui n’est pas toujours le meilleur moyen d’y voir clair.» Pareil aveu dit combien l’auteur de ces quelques lignes, Pierre Boulez, a fait du dialogue avec les arts une nécessité indérogeable, un point de conjonction ou de départ pour ses explorations musicales. Figure dominante du paysage contemporain, le Français a toujours rivé son regard vers le large, bien au-delà de ses partitions. C’est un fait. L’exposition qui lui est consacrée jusqu’au 28 juin à la Philharmonie de Paris fait précisément l’inventaire des innombrables facettes du personnage, en brossant un portrait exhaustif de celui qui fêtera 90 ans le 26 mars prochain.

A parcourir obligatoirement avec un casque fixé aux pavillons – les documents sonores sont innombrables et très éclairants– le chemin qui conduit à ce Boulez quasi muséifié traverse deux étages du bâtiment et mène au plus près de son intimité artistique. En progressant à travers les espaces, une proximité prend alors forme, couche après couche, au fil d’une dramaturgie aboutie. Il y a là un tour de force qu’il faut saluer. Car le compositeur en question intimide. Mais ici, pourtant, il parle à un public pluriel, aux curieux profanes comme aux passionnés avertis. Les options adoptées par la commissaire de l’exposition Sarah Barbedette dissèquent ainsi la carrière imposante de Boulez, en suivant un ordre chronologique rigoureux. Les extrêmes se situant, d’une part, dans l’immédiat après-Seconde Guerre mondiale et, de l’autre, jusqu’à la naissance de grandes institutions comme l’Ircam ou l’Ensemble intercontemporain dans les années 1970.

Des partitions comme reliques

Cette trame de fond est jalonnée par des espaces d’écoute qui placent concrètement le visiteur face à la création de l’artiste. De la Deuxième sonate au Marteau sans maître, de Pli sur pli jusqu’à l’impressionnant Repons – dont la diffusion jouit d’une spatialisation spectaculaire réalisée en collaboration avec l’Ircam – la diffusion sonore établit un point de contact essentiel avec un univers musical exigeant et intransigeant. Mais il y a, au-delà de ces œuvres achevées, tout ce qui s’y rattache. Soit la trajectoire que prend Boulez pour parvenir au point final; la réflexion qui accompagne le processus de création, ou encore les amitiés et les affinités artistiques qui se nouent durant les années. Et de ce grand volet, souterrain, parfois inconnu du grand public, l’exposition en donne les détails grâce à un volume impressionnant de documents et d’écrits autographes.

La véritable chair du compositeur est là, précisément. Dans les échanges épistolaires avec John Cage ou André Souris et dans les débats avec Stravinski, Stockhausen ou Berio. Dans le manuscrit, lui aussi autographe, à l’origine de Schönberg est mort, qui affirme la nécessité d’aller au-delà de l’école de Vienne. Dans ces photos qui le voient pour la première fois aux prises avec la direction d’un orchestre, plongé dans la fosse du Théâtre Marigny, dirigé alors, en 1946, par Jean-Louis Barrault. Dans ces partitions à l’écriture minuscule, enfin, qui ont valeur de reliques.

Un homme de combat

Homme de musique, pédagogue et théoricien, mais aussi homme de culture, Boulez n’a cessé de se nourrir des réflexions portées par les avant-gardes. Celles incarnées par Kandinsky, Mondrian, Miró et Bacon, par exemple. Un choix de tableaux rappelle ce dialogue fécond. D’autres documents évoquent combien la littérature, celle de Mallarmé, d’Artaud, de Michaux et de Char («ces quatre lettres avaient pour moi une valeur graphique quasi magique», dira-t-il un jour), a constitué une terre ferme à laquelle Boulez a aimé s’arrimer. Le marteau sans maître le rappelle d’ailleurs.

L’accent final de l’exposition est porté sur l’homme de combat, engagé dans le tissu social pour que sa vision de la musique trouve une incarnation réelle, à travers des institutions et des outils durables. La naissance d’Ircam, celle de l’Ensemble intercontemporain aussi, a fini par conférer au personnage le statut de grand passeur d’idées. La Philharmonie souligne combien Pierre Boulez demeure terriblement contemporain.

«Pierre Boulez», exposition à la Philharmonie de Paris, jusqu’au 28 juin. Rens. www.philharmoniedeparis.fr

Créé: 21.03.2015, 15h00

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Témoignages

Philippe Albera, fondateur de l’Ensemble Contrechamps: «J’ai invité Boulez à trois reprises à Genève mais il m’a fallu du temps avant d’adhérer à son univers musical. Ce que je retiens du personnage, c’est avant tout son engagement exemplaire qui a permis de rapprocher le grand public d’une musique élitiste, entendue comme l’expression d’idées et de connaissances approfondies. Il a été le seul dans ce domaine à avoir accompli ce genre de travail, avec des concerts et des conférences. Cette dimension politique, ce rôle social qu’il a recouvert avec passion, ont inspiré ma démarche, ici. Sans Boulez, je n’aurais pas connu le même parcours.»


Michel Tabachnik, chef d’orchestre: «Je l’ai rencontré pour la première fois à Darmstadt en 1961. D’entrée, j’ai été impressionné par sa manière de diriger, sans baguette, avec une rigueur impressionnante. Boulez allait tout de suite à l’essentiel: ses explications aux musiciens faisaient volontairement l’impasse sur le contexte historique de l’œuvre jouée ou sur les affects qui s’y rattachent. Boulez est un maître qui m’a beaucoup apporté. Et, pourtant, je ne suis pas devenu boulézien pour autant. Je demeure trop attaché aux émotions que recèlent les notes.»


Jonathan Nott, chef d’orchestre à la tête de l’Ensemble intercontemporain de 2000 à 2003: «Un jour, alors que je dirigeais Elektra de Richard Strauss à Baden-Baden, Pierre Boulez est passé me voir et m’a proposé de rejoindre l’Ensemble intercontemporain. Ce fut une immense surprise. Une année plus tard, en 2000, j’étais à la tête de cet orchestre. Cette expérience m’a rapproché d’un personnage chaleureux, souvent drôle, qui avait aussi un caractère fort et l’aura d’un père spirituel. Je le considère comme un ami et je suis toujours admiratif quand je pense à sa manière de diriger, qui donne à la musique une fluidité et une clarté inégalées.»

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