Son job? Verser des notes sur le pavé et faire valser la Cité

PortraitProgrammateur musical du festival lausannois, Vincent Bertholet orchestre plus de 70 concerts et continue de rêver la découverte comme un acte politique.

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Il est venu à Lausanne pour y programmer de la musique. Plus tôt, il était arrivé à Genève pour y être papa. Avant cela, il avait quitté Lyon pour étudier la contrebasse à Paris, quelques années après avoir abandonné Chambéry pour expérimenter l’anarchisme au quotidien dans les squats lyonnais. Avec ses deux groupes, Hyperculte et Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp, il enquille entre 60 et 80 concerts par an à travers toute l’Europe. Quand Vincent Bertholet entre dans le bistrot en bordure de la Cité, dont il va orchestrer pour la quatrième fois cet été les musiques du festival (du 9 au 14 juillet), on pense à verrouiller la porte de crainte qu’il ne reparte déjà.

Mais attablé, le musicien prend son temps, pas rétif à se raconter bien qu’il fut d’abord surpris qu’on pût s’intéresser à lui. Un peu de modestie, peut-être. Un reste de méfiance, certainement: des années d’activisme d’ultragauche, fanion qu’il n’a toujours pas abandonné même si le rêve anar s’est estompé, vous blindent un militant face à la presse. Mais avoir obtenu le poste de responsable musical du Festival de la Cité contraint à quelques civilités, surtout quand son entrée en fonction ne s’est pas jouée sur du velours. «La première année a été rude, on s’en est pris plein la gueule. Pour quelques-uns, on était «l’élite bobo artistique genevoise» qui débarquait à Lausanne. Nous sommes en plus arrivés dans une configuration du festival hors de sa zone historique, ce qui n’a pas aidé. «Rentrez chez vous, sales Genevois», «mort au programmateur», je l’ai lu sur Facebook. La polémique était au niveau d’une ville. Pour moi qui venais de trucs très souterrains, c’était particulièrement bizarre.»

Vincent Bertholet a toujours privilégié les marges. Sa passion pour la musique a nourri son idéal politique, et réciproquement. La fin des années 80 marque en France le reflux du mouvement de rock alternatif mais lui ne lâche pas l’affaire, monte ses premiers squats ainsi qu’une radio libre dans la très permissive ville de Chambéry («les autorités s’en foutaient, mais le public également»), puis s’exile à Lyon aiguiser son sens du combat prolétaire. «J’étais dans un milieu très politisé mais sans musicien. Alors que j’avais commencé la basse et la guitare électrique, ça m’a beaucoup frustré. J’écoutais pas mal de choses, toujours sur des labels indépendants, par principe. Le seul groupe un peu gros dont j’étais fan, c’était The Pixies: j’achetais des cassettes pirates, ce genre de trucs. Je n’ai pas de nostalgie, mais j’ai aimé cette période où tout n’était pas disponible sur le Net, où il fallait aller chercher la musique avec les dents, passer des mois à retrouver le groupe qu’on avait entendu un soir chez quelqu’un.»

Romantisme jazz

Sa passion pour le jazz, là encore, lui vient de ses terrains les plus libertaires – Sun Ra, Charles Mingus, Charlie Haden, des musiciens dont les expérimentations formelles allaient de pair avec le radicalisme politique. «J’ai décidé que le jazz devait être mon métier, que je voulais ne faire que ça. J’en avais une idée complètement romantique. Mais arrivé à Paris, je me suis retrouvé à bûcher des cours d’harmonie et à jouer de la contrebasse dans un orchestre façon «La croisière s’amuse!» Il apprend, cependant. Une année, avant de partir retrouver sa copine française qui faisait les Beaux-Arts à Genève, où il fonde une famille et se fond lui-même, évidemment, dans la vie alternative. Il rencontre Myriam Kridi à l’Usine genevoise. Quand celle-ci reçoit la direction de la Cité pour succéder à Michael Kinzer, elle embarque Vincent Bertholet dans ses valises. Un job à 20%, un jour par semaine dix mois par année, suffisant pour mettre sur la grille du festival la septantaine de concerts en tout genre qui animeront dès le 9 juillet le pavé historique de Lausanne.

«La musique se découvre surtout rivé sur un écran, hélas, via YouTube ou des contacts sur Facebook. Je reste aussi attentif aux programmations de clubs dont j’aime le travail. Et puis il y a bien entendu tout ce que reçoit la Cité: j’essaie de tout écouter, parfois ça ne dépasse pas les trois secondes mais je n’ai aucun interdit stylistique. Nous sommes un festival gratuit dont une majorité de gens, selon un sondage maison, vient surtout pour retrouver des potes. On peut donc faire jouer la curiosité à plein, et tant mieux si l’on reçoit des retours pour nous remercier d’avoir permis une belle découverte.»

Les bonnes surprises se pêchent aussi lors de rencontres sur la route, que Vincent Bertholet continue de sillonner en contrebassiste. Son duo Hyperculte a sorti un deuxième album remarqué au printemps; bête curieuse de jazz ethno, funk et rock, Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp tourne cette semaine en Italie, après avoir poussé le défi collectif jusqu’à englober quatorze musiciens. «Mes enfants n’ont jamais vraiment écouté ma musique, observe-t-il. Ni celle que je joue ni celle que j’écoute. Mon aîné de 18 ans est à fond dans le rap gangsta, un truc avec des poses très machistes. Dans un sens, c’est une façon de prendre le contre-pied des valeurs sociétales, bien que tout cela soit fasciné par les pires clichés du capitalisme. Mon cadet de 13 ans écoute du grunge.» L’atavisme culturel est un mystère. Mais l’art de la transmission reste chevillé au corps de ce passeur pas lassé. «Avec Hyperculte, je suis souvent le plus vieux de la soirée. Récemment, les organisateurs d’un concert étaient morts de rire parce que j’étais le sosie du père d’un des gamins de l’équipe. Bon, on a joué en première partie d’Arno comme d’Iggy Pop, et franchement on peut être âgé et savoir tenir une scène. Que faire d’autre quand c’est ton truc? Je ne m’imagine pas dans un bureau à 60 ans.» Nous non plus.

Créé: 04.07.2019, 10h04

Bio

1973
Naissance à Chambéry, le 4 juin.

1980
Première apparition sur scène à la kermesse de son village (Les Marches). «J’y danse de
la carmagnole.»

1989
Première guitare dans les mains.

1992
Intègre Radio Ellebore, radio associative étudiante.

1993
Premier concert organisé: Dog Faced Hermans. «Ce groupe a changé ma vie.»

1995
Ouvre son premier squat à Chambéry.

1996
Déménage à Lyon pour vivre son idéal anarchique.

2000
Part étudier la contrebasse et la théorie musicale à Paris.

2001
Déménage à Genève, premier enfant.

2003
Entre au Théâtre de l’Usine.

2006
Deuxième enfant. Fonde Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp. Crée le festival Face Z, une lettre par édition. «Nous en sommes à la lettre O.»

2013
Fonde Hyperculte, duo postrock avec la batteuse et chanteuse Simone Aubert.

2015
Cofonde le label Les Disques Bongo Joe.

2016
Première programmation au Festival de la Cité.

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