Brad Mehldau installe son étoile dans le large ciel d’un blues satiné

JazzLe pianiste ne cherche pas l’originalité avec «Blues and Ballads», album en trio où sa virtuosité trouve le terreau de la tradition. Mise en perspective.

Les transports esthétiques se poursuivent pour le pianiste Brad Mehldau qui renoue subtilement avec la tradition américaine sur «Blues and Ballads».

Les transports esthétiques se poursuivent pour le pianiste Brad Mehldau qui renoue subtilement avec la tradition américaine sur «Blues and Ballads». Image: WARNER/LDD

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La variation des formes abordées par un artiste est à la mesure de ses capacités d’invention. Soit elle se substitue à sa puissance de création, opérant ainsi une diversion, soit elle répond à l’appétit d’un talent qui réclame impérieusement de nouveaux territoires pour pouvoir s’épancher. Figure proéminente du jazz, Brad Mehldau fait partie des seconds.

En une vingtaine d’années, le pianiste américain a promené sa virtuosité sur de nombreuses allées esthétiques, privilégiant la piste d’un swing brillamment rénové dans les cinq volumes de sa série «The Art of the Trio». Il a abondamment éprouvé la sobriété dynamique de cette formation reine et «triangulaire», avec Larry Grenadier à la basse et Jorge Rossy à la batterie (depuis remplacé par Jeff Ballard en 2005), sans jamais la délaisser puisque son nouvel album, Blues and Ballads, a une nouvelle fois été enregistré avec ses acolytes préférés.

Ce fils spirituel de Bill Evans (et de Keith Jarrett) a ainsi donné libre cours à ses réinterprétations de standards, leur imaginant des inflexions et des reflets inédits, portés par un penchant au raffinement – parfois maniéré –, mais qu’il sait rendre véloce. Le pianiste s’est pourtant rapidement libéré d’une stricte orthodoxie jazz. D’abord en étant l’un des premiers à réactiver les citations pop de son époque, initiant sur The Art of the Trio vol. 3 de 1998 une reprise jazz de Radiohead, groupe promis à un bel avenir bleuté.

Son intérêt pour les sonorités populaires de son époque le conduira à effectuer des incursions dans le vocabulaire électronique, dès l’album Largo avec le producteur Jon Brion, une tentation qu’il reconduira avec le batteur Mark Guiliana sur le récent album Taming the Dragon. En parallèle, voire simultanément (sur Largo), il s’offre aussi quelques détours dans les parages du classique comme sur son Elegiac Cycle de 1999, premier solo méditatif au lyrisme assez cérébral, autant inspiré par les structures musicales de Schubert et Schumann que par la poésie de Rilke.

Improvisateur aussi étincelant que cultivé, Brad Mehldau a lancé ses fusées jazz entre des cieux pop et classique, mais en évitant souvent la confrontation directe avec le terreau rugueux et fertile du blues, source nourricière de la culture de son pays. En 1999, année charnière de son développement artistique, le pianiste se voit adoubé par le géant Charles Lloyd qui l’invite à le rejoindre sur l’enregistrement de The Water is Wide et Hyperion with Higgins, deux albums déployant une conscience brûlante de l’histoire et de la beauté de la musique américaine.

Avec Blues and Ballads, le pianiste de 45 ans renoue avec cette belle aventure, qu’il aborde en leader se réappropriant le territoire de sa tradition. Le raffiné ne s’est bien sûr pas transformé en Memphis Slim et privilégie toujours la subtilité, la délicatesse. Mais, dès l’entame du Since I Fell for You de Buddy Johnson, l’assise du blues pointe avec assurance, tout en grâce mélancolique. Sur un versant plus rieur, le Cheryl de Charlie Parker fait très bien l’affaire ainsi que ses Beatles adorés (And I Love Her). Le classicisme est ici réservé à These Foolish Things (Remind Me of You) ! Sous son apparente fluidité, cet album peut revêtir des agréments anodins. Il puise pourtant au plus profond.

Créé: 13.06.2016, 11h00

En concert

Montreux Jazz Festival
Dimanche 3 juillet (en trio avec John Scofield et Mark Guiliana; soirée complétée par Herbie Hancock et John McLaughlin)
www.montreuxjazz.com

Quartet d'albums

«Elegiac Cycle» (1999)

En 1999, le pianiste s’apprête déjà à sortir le 4e volume de ses albums swing dévolus à l’«art du trio». Il en profite
pour dévoiler ses penchants classiques et littéraires sur cet enregistrement solo qui tient aussi du manifeste personnel.

«Largo» (2002)

Une tentative aventureuse de faire se télescoper toutes les musiques de sa vie en injectant même de l’électronique dans sa tempête stylistique. Produit par un Jon Brion pop (Fiona Apple, David Byrne, Eels), cet album lui a aussi ouvert un autre public.

«Metheny-Mehldau» (2005)

Les prodiges du jazz souffrent parfois d’un manque de dialogue avec des interlocuteurs de poids. Ce n’est pas le cas de Mehldau qui, après sa superbe collaboration avec Charles Lloyd, réussit un bel échange avec le guitariste Pat Metheny.

«Highway Rider» (2009)

Brad Mehldau retrouve les cordes, le producteur Jon Brion, mais aussi Joshua Redman, son contemporain et saxophoniste, sur cet album touffu et épique. La collaboration se poursuivra avec un classieux «Walking Shadows» (2013) du souffleur.

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