Le caméléon Bowie vire au noir sans perdre le contrôle

HommageLa star, décédée dimanche d’un cancer à 69 ans, venait de sortir «Blackstar», ultime album qui lui a une fois de plus permis de surprendre et de garder la maîtrise jusqu’à son dernier souffle.

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Jusqu’au dernier terme, David Bowie aura gardé la main sur son destin. Si personne ne choisit le jour et l’heure, il est difficile de ne pas voir dans la sortie de ce qui restera comme son ultime album studio, Blackstar, le testament musical d’un artiste multiforme qui semble, avec cette production, avoir anticipé sa sortie de scène définitive.

Annoncé sur ses comptes officiels Twitter et Facebook lundi matin, son décès – «à l’issue d’un courageux combat de dix-huit mois contre le cancer» – date de dimanche. L’artiste n’avait rien communiqué de son état de santé, même si ses œuvres laissaient présager des perspectives funèbres. Son dernier clip, Lazarus, qui le montrait alité et les yeux bandés avec sous son sommier une tueuse munie d’un couteau, s’ouvrait sur ces paroles: «Look up here, I’m in heaven» (Levez la tête, je suis au paradis). Jusqu’à son dernier souffle, l’artiste a voulu garder l’initiative, lui qui a mené sa carrière d’expérimentateur avec la fureur froide de ceux dont même les excès semblent contrôlés. «Sa mort n’a pas été différente de sa vie – une œuvre d’art», commentait son ami et producteur Tony Visconti sur Facebook. Repères sur les lignes blanches de sa carrière.

La théâtralité d’une voix mutante

Issu des Mods et du swinging London, David Bowie sort son premier album à 20 ans. Mais il a rendez-vous avec les étoiles. Dès Space Oddity, en 1969, il s’envole au firmament: sa chanson est choisie par la BBC comme bande-son des premières images de la mission Apollo 11 sur la Lune. A partir de cette balise spatiale s’ouvre une décennie de métamorphoses incessantes et d’albums souverains. Après les joyaux sombres de The Man Who Sold The World et l’excellent Hunky Dory, l’archange vocal élu mais tenté par la chute parfait sa combinaison de glam-rocker intergalactique avec The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars , album de 1972 qui prend contact avec les extraterrestres tout en rénovant les bases du rock. Rien ne résiste à sa voix qui incorpore une théâtralité incandescente. Après avoir étoffé son répertoire glam fumé à la dystopie (Diamond Dogs et son tube Rebel Rebel), il s’invente en 1975 une parenthèse soul aux Etats-Unis avec l’entraînant Young Americans (muni du titre Fame, coécrit avec Lennon) qui lui permet de réapparaître dès l’année suivante en soulman glacé annonçant déjà la new wave avec le monument Station To Station.

Alignant les enregistrements comme auparavant les rails de coke, il achève les trois albums de la «trilogie berlinoise» produite par Brian Eno entre 1977 et 1979 – Low surpassant Heroes et Lodger dans son originalité et sa cohérence. En 1983, Let’s Dance acoquine de manière inédite disco (avec Nile Rodgers à la production) et blues (avec Stevie Ray Vaughan à la guitare), et s’impose comme le sommet commercial de sa carrière, mais vilipendé par des puristes qui lui reprochent des séductions trop faciles. Ce succès annonce paradoxalement une longue traversée du désert puisqu’il faut attendre 1995 et Outside (dont la tournée passait en 1996 par l’Arena de Genève) pour l’entendre renouer avec l’audace (et Eno), forgeant un son affûté qu’il ne cessera de poursuivre, jusqu’à Blackstar.

Les avatars d’un chanteur-image

Avec Elton John, Freddie Mercury et Alice Cooper, David Bowie fait partie des pionniers du look, célébrant l’apparence avec un appétit qui doit autant à Warhol qu’aux créateurs de mode. Chez lui, cette dimension prend des atours non seulement excentriques, mais aussi extrêmement changeants. De son personnage de Ziggy Stardust – cheveux rouges et justaucorps colorés – au détective privé Nathan Adler d’Outside, le chanteur britannique sait donner des traductions visuelles aux univers sonores qu’il développe disque après disque, se faisant parfois aider par des stylistes renommés comme Kansai Yamamoto.

L’un de ses avatars les plus réussis, le Thin White Duke de la période Station To Station, lui confère une aura maléfique de dandy aussi blafard qu’élégant, créature que l’on ne s’étonnerait pas de voir surgir dans un film nazi des années 1930. A l’époque, le provocateur avait osé un «Adolf Hitler était l’une des premières rock stars», avant de se rétracter et de présenter ses excuses. Qu’il laisse exploser l’extravagance ou qu’il se blinde dans un classicisme stylé, ses accoutrements font sensation de manière durable et la planète mode lui rendra fréquemment hommage. Cette dimension plastique de l’artiste a d’ailleurs récemment été célébrée par l’exposition événement «David Bowie Is», présentée à Londres et à Paris.

Le cinéma, univers parallèle

Tenté par le théâtre et l’art du mime qu’il a étudié dans sa jeunesse, David Bowie ne s’est pas contenté de mettre à profit cet enseignement dans son chant et dans sa gestuelle de performer. Le cinéma n’a aucune peine à débaucher ce monstre scénique et, dès 1976, il joue dans L’homme qui venait d’ailleurs un extraterrestre débarqué sur terre pour sauver sa planète, un rôle en écho à son personnage de Ziggy Stardust, qu’il avait pourtant tué en 1973. Ses apparitions filmiques seront nombreuses, mais pas toujours mémorables. En 1981, il se montre en concert dans Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée…, film dont la bande-son est tirée de ses albums de la deuxième moitié des années 1970. En 1983, année faste, il prend de l’assurance dans deux métrages cultes: Les Prédateurs, de Tony Scott, avec Susan Sarandon et Catherine Deneuve, et Furyo, d’Oshima, où il croise le musicien japonais Ryuichi Sakamoto. Il est encore le Ponce Pilate de Martin Scorsese dans La dernière tentation du Christ, et Andy Warhol dans Basquiat, en 1996.

Le businessman d’airain

Si Blackstar comporte le titre Dollar Days, ce n’est pas pour faire l’apologie du capitalisme. David Bowie n’en a pas moins été un habile gestionnaire de son patrimoine artistique. En 1997, le chanteur s’appuie sur les droits d’auteur de ses albums, placés en garantie, pour proposer un placement financier sur le marché obligataire. Les «Bowie Bonds» assurent un taux d’intérêt de 7,9% sur dix ans, mais lui font récolter 55 millions de dollars. Une opération inédite dans le monde la musique, mais un exemple suivi par James Brown, Rod Stewart, Iron Maiden. Toujours en 1997, il arrache 30 millions d’avance sur ses futures royalties à la maison de disques EMI en échange de l’exclusivité des droits de distribution de son catalogue. Le marketing de ses derniers albums, The Next Day et Blackstar, tout en annonces surprises sur le Net mais sans apparition publique, a aussi très bien fonctionné.


Quand «Ziggy» était Vaudois

Pierre Keller, Fredy Girardet et un officier d’état civil racontent une période marquée par la confidentialité

Aux admirateurs lausannois qui tentaient de l’apostropher, il répondait: «I’m not David Bowie.» Discrétion et confidentialité, tels étaient les mots-clés qui ont marqué la présence du chanteur à Blonay, où il vécut entre 1976 et 1982 avec sa première épouse, Angie, et leur fils, Duncan Zowie Jones, puis dans les hauts de Lausanne, au Château du Signal, près des bois de Sauvabelin, de 1982 à 1997.

Michel Perret, l’officier d’état civil qui scella le mariage de Bowie avec le mannequin somalien Iman Mohamed Abdulmajid, le 24 avril 1992 à Lausanne, en sait quelque chose. L’avocat lausannois de la star, qui garde aujourd’hui encore un secret professionnel absolu, avait communiqué au «pétabosson» de la Palud «le désir du fiancé de voir le mariage conclu en toute confidentialité». Seules six personnes se trouvaient dans la salle: «Les fiancés, les deux témoins, l’interprète et moi», raconte Michel Perret.

Oui, la vie de Bowie à Lausanne fut discrète. Un voisin se souvient vaguement de ballons perdus par les enfants et renvoyés depuis l’autre jardin, sans autre contact. «Je ne l’ai jamais rencontré. Une célébrité pareille, si elle voulait se préserver, devait le faire totalement. Et il gérait ça très bien», témoigne Yvette Jaggi, syndique de Lausanne de 1990 à 1998.

David Bowie ne vivait pourtant pas en ours sur les bords du Léman. Ses relations suivaient simplement ses passions, et pas seulement dans le domaine musical. Intéressé par la gravure et par l’expressionnisme allemand du début du XX e siècle, la star s’était liée d’amitié avec Pierre Keller, alors professeur d’art au Gymnase du Bugnon, à Lausanne. Ils s’étaient rencontrés une première fois à Londres, en 1967. Le lien s’était reformé chez Claude Nobs, le fondateur du Montreux Jazz, avec qui l’Anglais fêtait son anniversaire le 8 janvier, alors que Pierre Keller est du 9. «Il est venu au gymnase faire de la gravure. En 1982, une de ses œuvres, sur linoléum, a été introduite dans un cartable de gravures qui rassemblait le travail de vingt jeunes artistes suisses. Nous avons vendu ce cartable au prix de 2200 francs afin d’acheter des œuvres d’art pour le gymnase», se souvient Pierre Keller.

Le bouillonnant professeur invitait parfois David Bowie chez lui, à Grandvaux. Ou alors à la Grappe d’Or, à Lausanne, en compagnie de quelques élèves passionnés. Peter Baermann, qui en fit un haut lieu gastronomique en 1983, se souvient: «Bowie était un de mes clients réguliers. Le repas de son mariage civil avait eu lieu chez moi. Ils venaient à deux, avec Iman, à la table près de la cheminée. Il réservait sous le nom de Jones. Il était très sympa et simple.»

L’Anglais, qui ne boudait pas les plaisirs de la table, n’a pas raté celle de Fredy Girardet, le maître de Crissier, où il s’est rendu quelques fois, accompagné d’Iman. Girardet raconte un souvenir savoureux: «Un jour, Claude Nobs m’a appelé. Il recevait David Bowie dans son chalet de Caux et souhaitait une spécialité autour des champignons. J’avais congé et je suis monté préparer un petit repas, une fricassée avec une poularde. Bowie était venu seul. Ce fut une soirée intéressante, une belle rencontre, qui n’a pas eu de suite.»

Philippe Maspoli

Créé: 12.01.2016, 06h39

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David Bowie n’est pourtant pas un enfant de Londres. Ou pas totalement. Il vient de fêter ses 6 ans lorsque sa famille s’éloigne encore un peu plus du centre. Il vivra toute sa jeunesse à Bromley, petite ville du comté du Kent. Sous l’influence de son demi-frère aîné, qui lui fait découvrir la musique et le rock, il prend néanmoins régulièrement le train pour Londres. C’est là qu’il attirera ses premiers fans, avec son nom de scène David Bowie, lors de concerts donnés durant l’été 1965 au Marquee Club, aujourd’hui détruit.

Cette même année, à 18 ans, il quitte le domicile familial et s’invite dans la capitale. Il n’y restera que quelques années. Il repart dès le début de l’année 1969 dans le Kent, à Beckenham. C’est de là qu’il explose musicalement. Une plaque a été installée en son honneur sur la façade de l’immeuble qui abritait The Three Tuns, son pub de prédilection, où il donna des concerts. Une autre est accrochée au centre de Londres, dans Heddon Street, près d’Oxford Circus.

Tristan de Bourbon Londres

«C’est le roi de la promo»

Réactions «Ce mec était absolument extraordinaire dans l’intensité», s’exclame Pascal Auberson, grand amateur de débordements d’énergie. «Et il était toujours en avance sur les autres, il faisait les modes.» Le chanteur lausannois de 63 ans a écouté le dernier disque de la star, pourtant peu fréquentée au temps de sa jeunesse. «J’ai entendu sa voix et, sans aller jusqu’à dire que j’ai senti la mort, j’ai perçu l’âge, le timbre qui descend…» Des années Bowie, l’auteur d’Ophélie retient aussi les métamorphoses félines. «Il avait cette capacité folle et sophistiquée à se transformer, homme ou femme, on ne savait plus, avec ses personnages androgynes. Mais sans jamais devenir vulgaire, car cela aurait pu devenir insupportable.»

«Je ne devrais pas le dire, mais c’est le roi de la promo!» Pour le champion du sample et du clavier Pierre Audétat, David Bowie était pourtant avant tout un chant. «Si je ne devais garder qu’une chose de lui, c’est sa voix, fantastique, que j’adore.» A l’écoute
de Blackstar, le musicien s’est enthousiasmé. «C’est génial, cette façon de placer constamment un sax. Il m’a étonné et ça fait du bien.»

B.S.

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