«Carmen», une passion gravée noir sur noir

OpéraL’œuvre de Bizet a ouvert lundi la saison du Grand Théâtre, dans une épure radicale.

La mezzo-soprano Ekaterina Sergeeva dans le rôle-titre, avec le ténor Sébastien Guèze (Don José), dans la scène finale de l’opéra de Bizet, durant laquelle Carmen meurt sous les coups de couteau de l’amoureux éconduit.

La mezzo-soprano Ekaterina Sergeeva dans le rôle-titre, avec le ténor Sébastien Guèze (Don José), dans la scène finale de l’opéra de Bizet, durant laquelle Carmen meurt sous les coups de couteau de l’amoureux éconduit. Image: MAGALI DOUGADOS

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Pour vous accueillir entre les poutres et les murs boisés de l’Opéra des Nations, il y a cela tout d’abord: un rideau en forme de demi-éventail, trônant sur toute l’ampleur de la scène, prêt à se refermer et à coulisser vers les côtés dès l’extinction des lumières dans la salle. Simple et sophistiquée à la fois, cette trouvaille qui fait un clin d’œil à l’outil ventilant si présent dans la Séville de «Carmen», marque le départ de la nouvelle saison du Grand Théâtre. La dernière – sauf cataclysmes – qu’on savourera (du moins jusqu’à janvier) dans la structure provisoire de la Rive droite de Genève.

Loin des clichés ibériques

Avant le grand déménagement vers la place Neuve, les passionnés d’art lyrique pourront donc goûter ces prochaines semaines au chef-d’œuvre de Bizet, que le directeur de la maison Tobias Richter a programmé en catastrophe pour remplacer le «Ring» de Wagner, ce grand cycle qui aurait dû marquer à l’origine le retour au siège historique. Confié à Reinhild Hoffmann – grande dame avec Pina Bausch et Susanne Linke du renouveau scénique apporté par le Tanztheater – l’opéra-comique en quatre actes a brillé par l’extrême épure de ses lignes et par le contexte sombre dans lequel se déploie son intrigue. Ainsi, dès la première scène, on plonge dans un univers aux lignes stylisées, où l’outillage scénique très succinct (des tables en bois clair agencées selon les besoins du livret) suggère les lieux et les contextes du drame plus qu’il ne les illustre.

Loin de tout exotisme hispanisant, éloigné des clichés ibériques, la «Carmen» de Hoffmann baigne ainsi dans le noir, posée sur une scène qu’on croirait faite de sable volcanique aux reflets brillants, surface circonscrite par des murs tout aussi obscurs. Ces décors asséchés gardent pourtant une vitalité étonnante et rien ne bascule vraiment vers l’aride. Certaines scènes recèlent au contraire une richesse visuelle et une beauté plastique certaine. On pense à celle qui ouvre le troisième acte, par exemple, où la troupe nourrie de contrebandiers stationne et se repose en pleine nuit. On pense surtout à l’arrivée d’Escamillo aux arènes de Séville, qui constitue une petite perle quasi baroque dans cet univers asséché. Ces tableaux et mouvements d’ensemble, très aboutis, n’estompent pas pour autant le sentiment que cette production aurait pu dire davantage si une idée forte de mise en scène et de direction de jeu avait accompagné à égale hauteur les beaux mouvements chorégraphiés.

Et sur le front musical? Une inconstance similaire se dessine. Avec tout d’abord un axe puissant qu’on trouve dans la fosse, où l’Orchestre de la Suisse romande et le chef new-yorkais John Fiore plantent un paysage tonique et irisé, avec des tempi soutenus et une grande richesse de nuances chez les vents et les archets. Plus haut, sur les planches, d’autres doutes surgissent.

Des voix inégales

Ici, la voix d’Ekaterina Sergeeva donne au rôle-titre une présence et une projection certes imposantes, mais elle affiche une expression et une sensualité réduites. Sa Carmen à la diction par ailleurs très perfectible comporte donc des raideurs qui ne s’estompent qu’au quatrième acte. Sébastien Guèze est, lui, un Don José écrasé par la voix puissante de sa partenaire. Ténor trop léger bien que doté de beaux legatos, d’une articulation et de phrasés limpides, le chanteur semble sombrer ailleurs, avec l’apparition d’Ildebrando D’Arcangelo, un Escamillo tonitruant et à la prestance scénique dévastatrice. Très attendu, le baryton-basse italien que tout le monde s’arrache n’a pourtant pas été à la hauteur de ce Compte d’Almaviva («Le Nozze di Figaro»), incarné avec tant de vigueur l’année passée sur la même scène.

Les belles voix, convaincantes de justesse et de simplicité, on les aura trouvées ailleurs. Auprès de Mary Feminear (une Micaëla poignante), d’Héloïse Mas en Mercédès et de Melody Louledjian en Frasquita.

«Carmen», de Georges Bizet, Opéra des Nations, jusqu’au 27 sept. Rens. www.geneveopera.ch (24 heures)

Créé: 12.09.2018, 14h26

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