La chanson française perd son dernier géant

Hommage Chanteur, auteur, compositeur, Charles Aznavour était aussi acteur. Retour sur une carrière commencée dans l’enfance, lorsque l’immigré arménien rêvait du «haut de l’affiche».

C’est du théâtre que Charles Aznavour s’est inspiré pour ses prestations en public, leur conférant un aspect dramatique.

C’est du théâtre que Charles Aznavour s’est inspiré pour ses prestations en public, leur conférant un aspect dramatique. Image: DAVID REDFERN

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Shahnourh Varenagh Aznavourian, nom de scène Charles Aznavour, est décédé lundi 1er octobre dans sa maison de Mouriès, dans le sud de la France. Chanteur prolifique, acteur consommé, figure d’une certaine immigration française, l’auteur d’«Emmenez-moi», le compositeur de «La bohème», 70 ans de carrière, était âgé de 94 ans. La chanson française a connu Brassens, Bécaud et Montand, adopté Brel le Belge, Béart l’Égyptien et Mouloudji le Kabyle. Aznavour? Le fils d’émigrés arméniens, naissance à Paris le 22 mai 1924, avait ceci de particulier qu’il a été le seul chanteur français à connaître une renommée internationale de grande ampleur. Plus encore que Piaf et Chevalier. Auteur de quelque 600 chansons, compositeur de près de 500 mélodies, Aznavour chantait également en allemand, en italien, en anglais, comme en russe.


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Aznavour est «l’artiste français de music-hall le plus célèbre dans le monde», ainsi que le rappelle Robert Belleret dans sa biographie non autorisée mais si riche par ailleurs, «Vies et légendes de Charles Aznavour», parue en janvier 2018 (Éd. L’Archipel). Ou comment saisir l’un des personnages les plus complexes de la scène francophone. Il se répandait volontiers en interview. Mais il ne disait jamais tout, au contraire. Ce qu’on connaît de l’enfance, des prémices de l’art, ce sont les fêtes sans fin dans le restaurant du père, au Quartier latin, les danses russes apprises entre les tables, «tchitchotka» comme dans un conte. Mais cette vie-là n’est pas une plaisanterie: il faut travailler, gagner son dû. À neuf ans, le futur Charles, assez doué pour l’imitation, est engagé pour son premier spectacle. À douze ans, en 1936, il débute au cinéma, un petit rôle dans l’adaptation de «La guerre des boutons». Familier des crochets musicaux, mais combinard patenté durant la Seconde Guerre, quoique toujours en quête d’un peu de gloire, Aznavour se rêve en acteur, se prête en homme à tout faire pour le music-hall: «Je pouvais chanter, danser, jouer de la guitare et faire des acrobaties.»

Carrière au cinéma

En 1947, Charles Aznavour rencontre Édith Piaf. Celle-ci l’embarque dans ses tournées. Il lui écrit «Plus bleu que tes yeux», «Jezebel». Pourtant, le jeune homme est loin d’avoir gagné la reconnaissance qu’il souhaite. On le veut bien comme auteur ou comme compositeur. Chanteur? Aznavour n’a pas la voix. Et puis il est trop petit, trop vulgaire, trop inculte.

Cette gloire tant souhaitée, Aznavour l’obtiendra. Au Maghreb, d’abord, à Casablanca en 1953. En 1955, enfin, c’est Paris, avec un triomphal premier Olympia. «C’est tout de même extraordinaire, avec votre voix, que vous soyez chanteur», lui fait-on remarquer. Il hésite, envisage un temps de tout arrêter. Cette fois, cependant, le public l’acclame. Ne manque alors que la signature avec l’incontournable maison de disques Barclay pour consolider sa carrière. Yves Montand l’avait refusée; la chanson «Je m’voyais déjà» est un immense succès. La décennie qui s’amène est celle des titres phares: «La mamma» (1963), «For me, formidable» (1964), «La bohème» (1965) sur des paroles de Jacques Plante, «Emmenez-moi» encore (1967). Aznavour au sommet, qui livre à Johnny Hallyday «Retiens la nuit», sur une musique d’un autre collaborateur fidèle, George Garvarentz. «J’étais probablement la première vedette importante que Johnny rencontrait», confiera plus tard le chanteur.

Au cinéma, il tourne pour Truffaut: «Tirez sur le pianiste» fera sa première réputation – d’acteur – aux États-Unis. Ainsi, en 1963, dix ans après Piaf, Aznavour peut-il sans trop de risque se produire dans le prestigieux Carnegie Hall de New York. À présent, Aznavour est riche. Aznavour mène grand train. Aznavour est «mégalo» et ne manque pas de détracteurs. Il vit désormais avec Ulla Thorsell, Suédoise, née en 1941. Elle sera sa troisième épouse. Elle donnera naissance à trois des six enfants du chanteur. Aznavour, «ses amours, ses amis, ses emmerdes», ce sont les années 70, période de relatif désamour avec le public. La vedette tente un pas de côté: la nuit, le strip-tease, le transvestisme, l’homosexualité font «Comme ils disent». Ce pourrait être une moquerie; c’est d’une tristesse inouïe, une peinture sociale d’un réalisme captivant. «Je rentre trouver mon lot de solitude», ainsi s’achève la chanson au petit matin. Une vie d’artiste, autrement dit.

Travailleur acharné

1972. Aznavour devient résident français en Suisse. Valais, Genève, Vaud, le fisc aux trousses, les coups de gueule en guise de revers irrités. Il jouera régulièrement au cinéma (notamment «Le tambour» de Schlöndorff en 1979), pondant son quota de chansons (notable «Pour toi Arménie», suite au tremblement de terre de 1988). Ces trente dernières années, cependant, ne verront plus tant de chansons impérissables compléter son répertoire. C’est le temps des tours des duos de prestige, Liza Minnelli, Johnny Hallyday, Zaz. C’est le temps des hommages, la Légion d’honneur en 2004, une Victoire de la musique pour l’ensemble de sa carrière en 2010, une étoile sur le Hollywood Walk of Fame en 2017…

Reste alors l’image, ultime, d’un Aznavour vieillissant doucement, sans cesser d’écrire sur son ordinateur personnel, composant sur un clavier électronique. C’était cela, son dernier quotidien. Du travail. Tel sera encore le mot qu’il choisit lors de sa dernière interview télévisée, sur France 5, le 28 septembre. Du travail. Avant d’ajouter, aujourd’hui comme de tout temps: «Si je m’arrête, je meurs.»


Au cinéma, il connut une carrière plus solide que d’autres chanteurs

Charles Aznavour et le cinéma, ce n’est pas juste anecdotique. C’est une vraie carrière. Soit des dizaines de rôles dans plus d’une cinquantaine de films. Comme tous les artistes des années 50, il se produit, chante et tient d’abord son propre rôle dans des films prétextes à des séries de numéros. Ses incursions dans un cinéma plus sérieux vont cependant se préciser dès la fin de la décennie. Il y a d’abord Franju qui lui confie un petit rôle dans «La tête contre les murs». Cocteau fait de même dans «Le testament d’Orphée».

Puis vient Truffaut. Et pas avec n’importe quel film. «Tirez sur le pianiste». 1960, l’aube de la Nouvelle Vague. Adaptation d’un roman de David Goodis. C’est dire si le film est noir. Aznavour, pianiste du titre, y croise Boby Lapointe en milieu interlope. Le film s’exporte, Charles est même repéré aux États-Unis. Les années 60 se feront avec lui. Drames musclés («Les lions sont lâchés» de Verneuil), polars implacables («La métamorphose des cloportes» de Granier-Deferre) ou films d’aventures («Un taxi pour Tobrouk» de La Patellière). Le chanteur traîne sa dégaine chez Duvivier ou Mocky, sans toutefois prendre sa carrière trop au sérieux.

Les années 70 le verront se commettre dans des coproductions européennes («Dix petits nègres» de Peter Collinson), avant qu’il ne gagne l’estime de Chabrol («Les fantômes du chapelier»), de Schlöndorff («Le tambour») ou de l’Arménien Atom Egoyan («Ararat»). Si on additionne ses films, leur nombre est conséquent. Mais, à sa décharge, il est loin d’y tenir des premiers rôles. C’est même sans doute ce qui lui manque pour que le public apparente totalement Charles Aznavour au cinéma. En 1997, un César d’honneur rappelle son apport au domaine. Il était temps. Un peu après, en 2009, il prête sa voix à la version française de l’un des personnages de «Up» («Là-haut»), long-métrage animé de Peter Docter qui lui permet de rester dans la course. On le vit aussi à la télévision, jouant d’ailleurs «Le père Goriot» avec délectation dans un téléfilm de 2004.

Pascal Gavillet

Créé: 01.10.2018, 20h39

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Paris lui prépare un grand hommage

Au café Verlaine, à la lisière du quartier parisien de la Butte-aux-Cailles, les joueurs du PMU ont l’œil rivé sur l’écran de la chaîne Equidia qui retransmet en direct les courses hippiques, lundi après-midi. L’un d’entre eux s’adresse à son voisin qui contemple son ticket: «Dis donc, t’as vu? Charles Aznavour est mort!» «Je sais. Tu te rends compte? Je le croyais éternel! Ça fait comme si j’avais perdu mon grand-père!» Un autre ajoute: «Mais il n’était pas à la télé tout récemment?» Si, vendredi dernier, sur le plateau de l’émission «C à vous», sur France 5.

Tout en haut de l’affiche, la tristesse se fait plus chantournée. Avec cette préoccupation qui vibrionne dans les couloirs du pouvoir: comment rendre un hommage qui soit à la hauteur de cet immense artiste, le seul chanteur français, avec Maurice Chevalier et Édith Piaf, à avoir connu la gloire sur tous les continents? Après l’«hommage populaire» organisé en décembre dernier pour les funérailles de Johnny Hallyday, la France ne peut guère faire moins.

La maire de Paris, Anne Hidalgo, annonce dans un tweet qu’elle proposera à son Conseil municipal qu’une rue de la capitale porte le nom de l’artiste. D’après la chaîne radio Europe 1, «la présidence de la République penserait à organiser un grand hommage à Charles Aznavour le 11 octobre, lors du Sommet de la francophonie, qui se tient en Arménie, pays d’origine du chanteur».

Le président Macron est actuellement en visite sur l’île antillaise de Saint-Martin. Par son compte Twitter, il précise: «Je l’avais convié à mon déplacement à Erevan (ndlr: capitale de l’Arménie) pour le Sommet de la francophonie, où il devait chanter. Nous partagerons avec le peuple arménien le deuil du peuple français.» À titre bénévole, Charles Aznavour a d’ailleurs rempli la charge d’ambassadeur d’Arménie en Suisse et à Genève auprès des Nations Unies.

Impossible de séparer la France de l’Arménie dans le cœur d’Aznavour. Fils de réfugiés arméniens, né à Paris au moment où ses parents se trouvaient en transit dans l’attente d’un visa pour les États-Unis, il a chanté comme peu d’artistes sa ville de hasard. Le Montmartre de sa «Bohème» accrochera pour toujours «ses lilas jusque sous nos fenêtres».

Jean-Noël Cuénod

La rédaction sur Twitter

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