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Cuba plus loin, Cuba plus proche

Yilian Cañizares, la plus lausannoise des Cubaines, s’est alliée avec le pianiste Omar Sosa. Le duo joue à JazzOnze+ mercredi.

Omar Sosa et Yilian Canizares, un duo musical qui a en commun l’éloignement de leur pays natal, Cuba.
Omar Sosa et Yilian Canizares, un duo musical qui a en commun l’éloignement de leur pays natal, Cuba.
FRANCK SOCHA

Le cadre n’est pas celui de l’Hotel Nacional de La Havane, mais, dans le foyer feutré du Lausanne Palace, c’est bien un échantillon de Cuba qui parle. Devant un thé au miel réparateur, la Lausannoise Yilian Cañizares prend le temps de revenir sur sa trajectoire singulière, dans l’intervalle d’une tournée avec le pianiste Omar Sosa qui l’a déjà menée à Tokyo et à Hambourg, en attendant de partir pour Oslo et Londres… et Lausanne, puisqu’elle est attendue au Festival JazzOnze +.

Les deux exilés cubains – son aîné vit à Barcelone – viennent de sortir le très bel album «Aguas» et c’est encore l’occasion de remarquer que, malgré la belle fluidité minimaliste qui s’en dégage, la violoniste et chanteuse échappe difficilement à la culture de son enfance, même après pas loin de 20 ans de vie en Suisse. L’un de leurs morceaux n’est-il pas intitulé «De La Habana y Otras Nostalgias»? «C’est un peu ma façon de rester connectée à mes origines, à mon essence», admet celle qui visite encore régulièrement sa famille à La Havane, même si ses parents vivent depuis trois ans à La Nouvelle-Orléans. «Cela me ramène aussi à mon passé, aux sacrifices que j’ai dû faire.»

«El período especial»

La musicienne ne se plaint pas, mais, née en 1980, elle a été profondément marquée par la «période spéciale», ce moment, au début des années 1990, où la dissolution du bloc soviétique a remis en cause les aides directes à l’île communiste, entraînant une pauvreté dramatique. Issue d’une famille d’intellectuels et de sportifs, elle se souvient des privations que s’infligeaient ses parents pour élever dignement leurs enfants. «Lorsque mon frère est né par césarienne, il a fallu faire des pieds et des mains pour se procurer du fil afin de réaliser des points de suture à ma mère.»

Elle se remémore aussi des anecdotes moins dramatiques, mais tout aussi révélatrices quant à son activité d’instrumentiste en herbe. «On ne trouvait pas de cordes de violon. Un problème, surtout pour celle de mi, qui se casse le plus souvent, notamment à cause de l’humidité. Dans l’idée qu’il n’y a jamais d’excuse pour ne pas travailler, mon père n’a pas hésité à lisser un câble de téléphone jusqu’à en obtenir une!»

À l’époque, l’enseignement était assuré par des professeurs russes à la discipline de fer. Il fallait répéter. Inlassablement. «L’électricité était rationnée. Le soir, avant qu’elle ne soit coupée, il n’y avait qu’une heure de lumière. Je devais apprendre très vite la musique pour pouvoir travailler ensuite par cœur. Cela m’a évité de me retrouver enchaînée à la partition comme beaucoup de musiciens classiques et de développer une manière plus intuitive – je n’avais pas le choix! La période était difficile, mais j’en garde aussi de beaux souvenirs.» Et une belle injonction: «Si tu veux jouer, tu le fais!»

«La chèvre veut toujours retourner à la forêt»

La rigueur des cours n’empêche pas de s’adonner à des débordements plus cubains, même si le gouvernement castriste n’a pas toujours été tendre avec les représentants de la tradition. «À cette époque on punissait parfois les gens qui jouaient de la musique cubaine à l'école, mais on se lâchait quand même entre les cours avec des standards. À Cuba, quand rien ne va, on fait quand même la fête. Il y a un dicton chez nous qui dit: la chèvre veut toujours retourner à la forêt! J’ai grandi avec ces paradoxes.»

De nombreux musiciens ont profité de cet enseignement classique qui tentait – sans succès, heureusement – de masquer le riche héritage folklorique de l’île. «Harold Lopez Nussa et Roberto Fonseca ont par exemple bénéficié de ce bagage. Cela nous a permis de ne pas rencontrer de limitations techniques dans notre propre musique.» Après s’être envolée loin des siens à l’âge de 16 ans – elle aurait déjà pu partir deux ans plus tôt, mais sa mère avait mis son veto – pour suivre une formation de pointe au Venezuela, à Caracas, «société dangereuse» pour une jeune fille, c’est en Suisse, où elle arrive en 2000, qu’Yilian Cañizares prend conscience de sa volonté de tracer son propre chemin, à l’écart de l’académisme. «J’avais un besoin fou d’exprimer une musique qui me ressemble. Le volcan allait exploser.»

Loin des clichés qui voudraient que les Cubains brandissent «des maracas dans une main, un mojito dans l’autre», celle qui adore évidemment la génération du Buena Vista Social Club n’a cessé de ressaisir l’héritage musical de sa culture. D’abord au sein du quartet de latin-jazz Ochumare puis sous son nom avec son album haut en couleur «Invocacion». Avant de filer sur les eaux limpides de son duo avec Omar Sosa, l’un de ses «héros personnels» pour sa capacité, justement, à décloisonner l’héritage, qu’il s’intéresse au rap ou à Ryuichi Sakamoto. La dernière fois qu’elle croisait la chanteuse Omara Portuando, elle demandait à la mythique aïeule quel était son secret pour garder la flamme aussi longtemps. «Tu le sais déjà, m’a-t-elle répondu un doigt pointé au ciel. Là où tu le prends.» Omar Sosa ne lui a pas dit autre chose alors qu’elle lui demandait des repères techniques avant leur enregistrement: «Joue ce que te dit ton âme.»

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