Le Cully Jazz vit à l’heure du groove anglais

FestivalLa 37e édition du rendez-vous musical débute vendredi et sera rythmée par l’explosion de la scène londonienne.

Groupe emblématique du renouveau jazz anglais, Ezra Collective (le batteur Femi Koloseo au centre) joue le jeudi 11 avril au Next Step.

Groupe emblématique du renouveau jazz anglais, Ezra Collective (le batteur Femi Koloseo au centre) joue le jeudi 11 avril au Next Step. Image: DECLAN SLATTERY

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Alors que les improvisations du Brexit sont en train d’éloigner l’Angleterre du continent, celles du jazz la rapprochent avec fougue des amateurs de musique. Du moins au Cully Jazz, festival qui ouvre vendredi et accorde une large place à la nouvelle scène éclose depuis peu, à Londres principalement. «Le devoir du festival de rester à l’affût», commente David Michaud, responsable de la programmation du Next Step, salle où évoluent la plupart de ces artistes. «C’est un coup de cœur artistique, mais aussi un hasard du calendrier, qui ont permis de réunir ces artistes à Cully.»

Un joli coup du festival, en phase avec l’actualité puisque cela ne fait que deux ans que cette nouvelle scène guidée par des figures comme Shabaka Hutchings – un ancien de 35 ans! – explose dans la capitale anglaise et accompagne un renouveau jazz d’envergure planétaire. «C’est une bonne période, cela fait 30 ans que l’on essaie d’arriver à ce point», se réjouit Gilles Peterson, DJ et gourou du groove depuis plus de 20 ans. «À l’époque de l’acid jazz, c’est exactement ces artistes que j’espérais entendre. Cette génération a pris les choses en main, a su créer sa dynamique avec ses clubs, ses jam-sessions, ses sorties d’album et sa bonne maîtrise des réseaux sociaux.»

«Le goût du public est devenu plus sophistiqué et la jeune génération n’a plus peur du jazz»

Le DJ de 54 ans, d’ailleurs programmé au Next Step mercredi 10 avril, attendait depuis longtemps cette petite révolution. «Le public est plus réceptif partout dans le monde. En tant que DJ, je le vois au festival Sónar de Barcelone qui mettait le paquet sur la dance et reléguait à l’arrière-plan les musiques pointues. Cela change. Le goût du public est devenu plus sophistiqué et la jeune génération n’a plus peur du jazz. Le rock a triomphé à une époque où les médias dominaient le goût des gens, maintenant il est devenu plus difficile de le contrôler et les autres musiques prennent toujours plus de place.»

L’éclectique anglais voit aussi la montée en puissance du jazz dans la place que des radios comme la BBC lui accordent, désormais à des heures de grande écoute. David Michaud observe le même phénomène dans nos contrées: «Depuis deux ans, on entend plus de groove et de jazz sur Couleur 3 avec des artistes comme Kamasi Washington ou Ezra Collective. On sent un changement, après un trou entre 1980 et 2010.» Le temps pour que le jazz historique des puristes cède la place à des hybridations plus actuelles? Joint à Londres, le batteur d’Ezra Collective (lire en encadré), Femi Koloseo nuance le propos. «D’abord, l’important, c’est de jouer de la musique réelle, honnête, et les gens y sont sensibles. Ensuite, le jazz s’est toujours nourri d’influences: Dizzy Gillespie avec la musique afro-cubaine ou Keith Jarrett avec le classique. Il y a des mariages qui marchent!»

Même si ces nouveaux arrivants ne mettent pas en danger les pop stars, leur percée ne relève pas du seul succès d’estime, comme le rappelle Gilles Peterson, en sa qualité de patron de label cette fois: «J’ai toujours publié du jazz sur mon label Brownswood. C’était pour moi, ça ne rapportait pas. Depuis 2-3 ans c’est la musique qui rapporte le plus! La compilation «We Out Here» a suscité quelque 28 millions de vues sur YouTube… Il y a 4 ans, ce n’était pas croyable! Toutes les maisons de disques américaines, Blue Note, Verve, Impulse!, cherchent à signer des artistes anglais.»

L’art du shaker et des mélanges

Parmi les atouts de ces musiciens décomplexés, il y a aussi bien l’attitude – fashion, voire légèrement arrogante: ne dites plus «cool» mais «swagga»! – et une totale émancipation dans les emprunts au large spectre des musiques urbaines. «Il y a 25 ans les rappers venaient chercher les jazzmen, remarque David Michaud. Aujourd’hui, c’est le contraire, avec des musiciens qui ont grandi en écoutant du hip-hop, musique qui a gagné en légitimité.» Pour Gilles Peterson, les Anglais gardent de fortes spécificités vis-à-vis de leurs collègues des États-Unis. «Les Américains sont restés plus proches du cœur du jazz, avec de grosses influences hip-hop – j’adore Robert Glasper, l’un de leurs meilleurs représentants. En Angleterre, les musiciens ont plus d’ingrédients à leur portée. Cela va des influences caribéennes, jamaïcaines et africaines jusqu’à la drum’n’bass, la house, en passant par l’Europe, l’Amérique du Sud.»

Cette scène, qui compte encore Moses Boyd ou Yussef Kamaal, se serre les coudes, multiplie les collaborations. Mais elle a aussi compris l’importance du live. «Avec Ezra, on sait relever le défi, revendique Femi Koloseo. On vient de la culture des clubs. On aime que les gens dansent et sautent autour de nous, mais nous sommes aussi à l’aise dans une petite salle tranquille.» Promis, ils vont mettre le feu à Cully.

Créé: 04.04.2019, 20h18

quelques artistes

Nubya Garcia

Dès l’ouverture, le Cully Jazz accueille l’une des figures de proue du renouveau anglais en la personne de la saxophoniste Nubya Garcia. La jeune femme aux origines caribéennes a déjà sorti, entre autres collaborations, les deux mini-albums «Nubya’s 5ive» et «When We Are». Tout en restant sur une ligne très jazz entremêlée d’influences afros et hip-hop, la souffleuse sait faire pulser sa musique avec une énergie folle. «Cela peut surprendre, assure Gilles Peterson. Entourée de deux batteries et d’un tuba, Nubya Garcia peut vous retourner une scène!» Sur «Nubya’s 5ive» ses deux batteurs s’appellent Femi Koleoso et Moses Boyd.
Next Step, ve 5 avril (19h30).


Fatima

Londonienne depuis une dizaine d’années, la chanteuse originaire de Stockholm n’a pas hésité une seconde à s’installer dans la capitale anglaise après une première visite à l’âge de 21 ans. Bien lui en a pris, puisqu’elle attire désormais les comparaisons flatteuses avec Lauryn Hill et Erykah Badu. Plus proche du R&B contemporain que du jazz, marquée par sa passion du hip-hop et du grime, cette voix qui sait s’étirer de façon hypnotique dans un lit de basses profondes a déjà deux albums à son actif, dont le dernier, «And Yet It’s All Love», date de l’an dernier.
Next Step, sa 6 avril (19h30)


Ezra Collective

La formation qui fuse actuellement. Certains ont eu la chance de l’entendre l’an dernier lors de la fête à Quincy Jones, au Montreux Jazz, où ils accompagnaient leur formidable copine, la chanteuse Jorja Smith, avec laquelle ils ont enregistré le très beau titre «Reason in Disguise». Le quintet, composé de Femi Koleoso à la batterie, TJ Koleoso à la basse, Joe Armon Jones aux claviers, Dylan Jones à la trompette et James Mollison au saxophone, parcourt les territoires musicaux avec une facilité déconcertante. Le hip-hop, le reggae et l’afrobeat font partie de leur arsenal de (jeunes) bêtes de scène. Prix du meilleur album de jazz en 2018 aux Worldwide Awards de… Gilles Peterson.
Next Step, je 11 avril (19h30)


Alfa Mist

Destin étonnant que celui de ce producteur de l’Est londonien qui s’est fait un nom dans le hip-hop et le grime. Alfa Mist s’est depuis assis devant un piano en autodidacte, délivrant sur «Nocturne» ou «Antiphon» des musiques lunaires trouées de rythmiques très actuelles et d’éclipses soul.
Next Step, ve 12 avril (19h30)


Jacob Banks

Tout le monde ne parle plus que de Jacob Banks, chanteur soul et R&B aux titres aussi puissants que poignants. Avec sa voix de puisatier émotionnel, le Britannique d’origine nigériane (et sa première partie, Mahalia) affiche complet. Pas grave, il sera aussi au Paléo (sa 27 juillet).
Chapiteau, sa 13 avril (20h). Complet.

Le festival

Cully, Jazz Festival
Du ve 5 au sa 13 avril.
Rens.: 021 799 99 00
www.cullyjazz.ch

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