Damon Albarn: «Ce conte pourrait virer au cauchemar»

InterviewThe Good, the Bad and the Queen jouent lundi au Victoria Hall à l'enseigne d'Antigel. Le leader de Blur et Gorillaz raconte ce qui inspire l'album «Merrie Land», entre crise du Brexit et tristesse globalisée.

Simon Tong (guitare), Damon Albarn (chant), Tony Allen (batterie), Paul Simonon (basse): The Good, the Bad and the Queen donnait le titre d’un album, en 2007. Douze ans plus tar, le groupe livre l’étonnant «Merrie Land».

Simon Tong (guitare), Damon Albarn (chant), Tony Allen (batterie), Paul Simonon (basse): The Good, the Bad and the Queen donnait le titre d’un album, en 2007. Douze ans plus tar, le groupe livre l’étonnant «Merrie Land». Image: DR

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Quatre musiciens de renom s’assemblent pour la seconde fois douze ans après leur première rencontre. The Good, the Bad and the Queen foulera la scène du Victoria Hall lundi 22 juillet, à l’enseigne du festival hivernal Antigel, qui organise pour la première fois un concert en été.

Voici Paul Simonon, bassiste de feu The Clash, auteur en 1979 du brûlot reggae punk «The Guns of Brixton». Monstre numéro un de cet équipage. À la batterie, Tony Allen, maître de l’afrobeat, jadis compagnon de Fela Kuti, dont il dirigea l’orchestre Africa ’70. Une légende. Aux guitares ensuite, Simon Tong, ancien de The Verve, qui posa entre autres ces claviers fuligineux sur «Bitter Sweet Symphony». Quant au quatrième larron de cette foire détonante, il chante et joue du piano: voici Damon Albarn. Monsieur Blur, Monsieur Gorillaz. «Lui-même.»

Âmes sœurs continentales

Damon Albarn au bout du fil. C’est l’occasion d’en apprendre davantage sur ce deuxième album paru l’an dernier, qui pousse aujourd’hui The Good, the Bad and t­he Queen jusque dans nos contrées. «Merrie Land»: quelque chose comme «le pays du bonheur», un goût sucré en bouche, la gaieté partout alentour. Hélas… «Merrie Land», dit-on, est un album concept sur la crise identitaire britannique, sur le Brexit. Damon Albarn confirme. Cette histoire-là vaut bien une légende, avec ses racontars, ses visions saisissantes, ses rebondissements, ses zones troubles, ses ruines… «It’s a fairy tale, c’est un conte de fées, qui pourrait virer au cauchemar.» Albarn se souvient s’être réveillé le lendemain du référendum en réalisant à quel point il n’avait rien compris aux émotions qui traversaient le pays. «J’ai voulu immédiatement me reconnecter. C’était l’unique chose à faire. Il me fallait écrire ce conte.»

Onze chansons sont nées du désarroi. Autant de clichés, dérangeants parce qu’adorables a priori, autant de constats résignés en apparence, voire catastrophés. Peut-être cathartiques. Si britanniques, au demeurant… «Étonnamment, ce propos trouve un écho très fort avec le public francophone, également en Hollande, en Allemagne, en Espagne, partout où nous jouons. C’est étrange, bizarre même. Que chacun capte l’émotion musicale, soit. Mais plus? C’est une surprise totale que d’avoir trouvé sur le continent nos âmes sœurs. Je vois à quel point il est absurde de vouloir nous séparer les uns des autres, ridicule même. Nous appartenons tous au même peuple.»

Trump et le fanatisme du nouvel âge

Pour qualifier «Merrie Land», les critiques britanniques usent du terme «anglicana», équivalent insulaire de «l’americana». Damon Albarn, lui, insiste sur ce lien avec le reste de l’Europe: «Tant qu’à parler de styles, de leurs origines, alors tout est inextricable.» À l’échelle de l’univers pop, The Good, the Bad and the Queen constitue une vraie curiosité. Un «super groupe», certes. Surtout, un projet sans équivalent. Quelque chose comme du cabaret à califourchon sur un patrimoine folk. On y repère des ballades lancinantes, «The Last Man to Leave» évoque les opéras satiriques de Kurt Weill, «Gun to the Head» rappelle ces valses de carrousel que les Beatles glissèrent insidieusement dans «Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band». On s’émeut encore du délicat «Ribbons», qui vaut bien une berceuse apaisante. Toutes choses transcendées par une pulsation centrale renouant parfois avec le reggae de The Clash, ainsi de «The Truce of Twilight». Mais quelle est donc cette sensation étrange qui, du rêve, nous jette dans les prémisses d’un effondrement global? «De la tristesse», indique Damon Albarn.

Vous avez vu la série «Years and Years», lorsque les États-Unis envoient une bombe atomique sur la Chine, tandis que les banques ferment et les Anglais n’ont plus un radis? Son cousin musical pourrait être The Good, the Bad and the Queen, qui balance un «new age cultism» en introduction de la chanson «Truce of Twilight». Damon Albarn précise: «Le fanatisme d’aujourd’hui, le sectarisme du nouvel âge, c’est Trump.»

Château en toc, joie en berne

Plus rien n’est sûr ici-bas. Où trouver son réconfort, alors, sinon dans les bras de «Lady Boston»? Rythme lent, basse pianissimo, petite flûte. Une chorale masculine chante dans le lointain. La Lady vaut cent clichés romantiques, mais ces derniers se retournent comme une crêpe. Lady Boston, Damon Albarn a découvert sa photographie accrochée aux murs du château de Penrhyn, dans le Pays de Galles. «On y est allé pour enregistrer. En arrivant, on a cette impression de majesté. Puis on réalise que, de l’époque médiévale, il ne reste presque rien; ce château est un fac-similé du XIXe siècle. Cette réalité-là contient quelque chose de… toxique.» Damon Albarn s’est accroché à ce qui lui semblait rester l’unique chose tangible, le portrait de Lady Boston: «Je me suis mis dans sa peau. L’émotion ressentie n’était pas tant de la nostalgie, plutôt métaphysique, faisant état d’une étrange énergie qui revient de nos ancêtres.» La chanson interroge: «Where does she go now», où va-t-elle à présent, cette dame. Nulle part, car, nous dit le chanteur, «plus rien n’est sûr, plus rien n’est solide».

Cul-de-sac, clap de fin. Les images d’Épinal, les évidences culturelles ne survivent plus à l’histoire. Faut-il de nouvelles images, de nouveaux symboles? «Trouver des symboles positifs, cette idée me travaille, je m’y attelle d’ailleurs pour un futur projet.» Petite lumière. Et puis dans l’immédiat, il y a, nous dit encore Damon Albarn, cette «euphorie» qu’on ressent à chaque concert.

The Good, the Bad and the Queen lu 22 juillet, 20 h, Victoria Hall. Infos: antigel.ch

Créé: 21.07.2019, 20h26

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