David Fray, piano aux mille touches

ClassiqueEsthète et profond, le pianiste français se frotte à Beethoven lors de trois concerts avec l’OSR. Rencontre

David Fray, un chemin artistique placé sous le signe du répertoire germanique. Il joue pour la première fois avec l’OSR

David Fray, un chemin artistique placé sous le signe du répertoire germanique. Il joue pour la première fois avec l’OSR Image: STEEVE IUNCKER

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En répétition tout comme dans ses enregistrements, on le reconnaîtrait sans besoin de s’attarder, à l’aveugle et d’un seul mouvement. Pour en résumer les traits, on dira de David Fray qu’il parvient à allier dans un même geste musical des attributs qu’on croirait inconciliables. En écoutant attentivement, on y trouve donc l’épure et la densité, la dimension romantique – qui épouse à merveille ses allures de dandy habité – et celle raisonnée et maîtrisée des musiciens cartésiens. Sur la scène du Victoria Hall, alors que le français ajuste et fignole son Troisième Concerto de Beethoven aux côtés du chef vénézuélien Rafael Payare, tout cela, cet ensemble de qualités, surgit avec puissance et définit ce qu’est aujourd’hui ce soliste parmi les plus en vue de la relève.

Quelques minutes après ce premier contact avec l’Orchestre de la Suisse romande, avec qui il se produira à trois reprises entre Genève et Lausanne, le musicien souffle dans sa loge et nous accueille d’un sourire large. Ton feutré et verbe fluide, il embraie sur cette œuvre pianistique qui marque l’entrée dans la maturité concertiste de Beethoven. Comment aborder ses trois mouvements? Quelle narration faut-il leur donner? «C’est une œuvre compacte et dramatique que j’ai mis longtemps à mettre dans mon répertoire. Parce qu’elle requiert une certaine virilité dans le jeu, chose qui ne m’était pas tout à fait familier il y a quelques années. Ce à quoi je suis sensible aujourd’hui, c’est l’idée de combat et de lutte qui s’en dégage, ici comme ailleurs dans ses pièces. Beethoven demande aux interprètes un effort qui fait partie intégrante de l’expression musicale. Il bâtit des oppositions fortes, qui sont visibles dans les notations. L’exécutant ne doit pas avoir peur de s’y confronter, de travailler cette matière puissante qu’il faut sans cesse modeler.»

Imprégnation familial

Beethoven est une pièce de choix dans un puzzle personnel qui est par ailleurs éminemment germanique. David Fray parle depuis longtemps Schubert et Bach. D’où vient cette affinité élective, massivement présente dans ses enregistrements? Le natif de Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées, s’en explique en remontant le fil de son temps: «Cela est sans doute dû à l’imprégnation familiale. Ma mère est professeure d’allemand, mon père de philosophie. Très tôt, donc, j’ai été confronté à la prédominance de la culture germanique, que ce soit pour la musique ou pour la littérature et la philosophique. Inconsciemment, mes goûts ont été façonnés par cette présence. Et puis, je crois aussi être tout naturellement attiré par la discipline que demande la musique allemande. Son répertoire fait appel à la tête et au cœur, aux structures musicales et à leur poésie. Ce mélange me convient parfaitement et me définit en quelque sorte.»

Bach en salvateur

En suivant les notes biographiques qui accompagnent David Fray, on trouve des informations qu’on rattache d’un geste instinctif aux parcours des enfants prodiges. Le piano à 4 ans? Voilà par exemple un indice de lendemains qui chantent. Pourtant, le musicien reconnaît sans pudeur que sa voie a été tortueuse et incertaine. Le doute sur sa vocation l’a poursuivi longtemps, jusqu’au Conservatoire de Paris, fréquenté dès le début de l’adolescence.

Dès lors, comment nourrir les motivations? En savourant les rares moments de grâce qu’on peut ressentir au cour d’une carrière qui débute: «Parfois, j’ai l’impression de m’approcher d’un son ou d’un phrasé rêvés. Quand cela se manifeste, j’ai le sentiment de produire un soulèvement physique de l’œuvre. Je sens que quelque chose advient.» Une autre bouée de sauvetage surgit dans ses propos: c’est l’œuvre de Bach. «Il m’a aidé à mieux sentir et à mieux écouter la musique. Un jour, en travaillant intensément la Partita N°4, j’ai appris à développer un jeu personnel.»

Dans d’autres notes biographiques, enfin, on rencontre ce nom, dont l’importance pédagogique est cruciale depuis quelques décennies en France: Jacques Rouvier. Fin connaisseurs des mécaniques qui régissent l’art de la transmission du savoir, l’homme est mêlé à toutes les carrières qui ont pris l’envol, d’Hélène Grimaud à David Kadouch.

David Fray en a fréquenté longtemps les cours. Le legs le plus précieux? «La rigueur. La fantaisie, j’en avait un peu, mais pas assez de rigueur. Sur le terrain de Beethoven, par exemple, il m’a fait comprendre l’importance que recouvre la bonne lecture d’une partition. Ce point a une importance vitale, d’autant que ce compositeur ne s’est jamais trompé dans ses notations. Ses «crescendos» et ses «sforzandos» ont un sens et une précision imparables. Rouvier m’a fait comprendre que pour exister, l’imagination devait forcément rentrer dans le cadre qu’impose Beethoven et que les libertés qu’on s’octroient doivent elles aussi obéir à cette nécessité. Sans quoi on trahit le compositeur.»

David Fray, OSR, Rafael Payare (dir.), Victoria Hall ce soir et ve 22 à 20h, Théâtre Beaulieu à Lausanne, je 21 à 20h15. Rens. www.osr.ch

Créé: 19.01.2016, 19h37

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