Depeche Mode: «Notre musique est une drogue dure»

DisqueA la vigie du rock électronique depuis près de 40 ans, Depeche Mode garde une pertinence intacte. Son dernier album le prouve. Coup de fil au fondateur Andy Fletcher

Andy Fletcher, Dave Gahan, un marteau et Martin Gore: Depeche Mode en 2017.

Andy Fletcher, Dave Gahan, un marteau et Martin Gore: Depeche Mode en 2017.

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Andy Fletcher a la voix lasse du gars qui en a beaucoup vu. Des hauts stratosphériques constellés de disques d’or, de foules en transe et de tapis rouges déployés sous les pieds du groupe qu’il forma en 1977 et qui se rebaptisa quelques années plus tard du nom d’un magazine français pour jeunes filles. Il a aussi vu, plutôt enduré en «pacificateur», les bas abyssaux d’un chanteur aussi charismatique que tourmenté, et les interrogations mortifères d’un guitariste et compositeur jetant dans ses chansons ses craintes d’un Dieu sadique.

Peut-être aussi que la voix lasse d’Andy Fletcher trahit au téléphone la ronde des interviews que le fondateur de Depeche Mode mène depuis des semaines. Spirit, le 13e album, retrouve le plus grand groupe anglais de rock au sommet de son art. Plus pertinent que jamais, il puise sa puissance anxiogène aux sources d’un monde inquiet, offert à une nouvelle rasade de gospel électronique.

La tonalité de «Spirit» est particulièrement ténébreuse…
Il s’inspire beaucoup de politique, ce qui est assez inhabituel pour Depeche Mode. Martin Gore a commencé à composer en 2015, il voyait les choses évoluer de façon inquiétante — la candidature de Donald Trump, le Brexit, le terrorisme, les tensions en Europe, etc. Plus le disque avançait, plus les choses devenaient folles. Spirit porte une certaine noirceur mais aussi des éléments de lumière. Il n’est pas monolithique. Je dirais qu’il est sombre, mais pas ténébreux.

Martin Gore habite en Californie, Dave Gahan à New York et vous-même en Angleterre. Cela permet-il toujours au groupe de voir le monde d’un même œil?
Je ne pense pas que le lieu de résidence importe. Martin écrit les chansons tout seul, mais cela ne devient vraiment un disque de Depeche Mode que lorsque nous nous retrouvons en studio pour travailler en équipe, avec le producteur et les ingénieurs du son. Notre implication et notre vision sont alors absolument communes. Je suis juste un membre de l’équipe.

Depeche Mode s’est notamment fait connaître par son travail sur les sons. Les possibilités infinies offertes par les outils numériques rendent-elles ce boulot plus facile?
Beaucoup plus compliqué, au contraire. Tout est envisageable, disponible, la palette de choix est devenue trop vaste. A real headfuck! On essaie de s’en tenir aux outils et aux instruments que nous connaissons bien, avec de l’imagination plutôt qu’une armée de logiciels. Nous savons comment faire sonner ce matériel alors que tant de gens font une musique électronique infecte avec de sales sons, sous prétexte qu’ils ont accès à tout le matériel possible.

Votre matériel n’a pas changé depuis vos débuts?
Si, bien sûr! Imaginez que quand nous avons commencé, le MIDI (ndlr: protocole rudimentaire d’échange de fichiers musicaux) n’existait pas! Tout ce que nous essayions était alors complètement nouveau. Nous utilisons le même mélange d’outils analogiques et numériques depuis une vingtaine d’années.

Les héros du rock’n’roll ont toujours influencé Martin Gore — Johnny Cash a même repris Personal Jesus. Que vous inspire le décès de Chuck Berry?
Un peu de tristesse, mais il avait atteint un bel âge. La reprise de Johnny Cash reste sans doute pour Martin l’une de ses grandes fiertés. Il est moins facile de se faire respecter par un inventeur du rock que par un DJ.

Chuck Berry montait encore sur scène l’an dernier. Vous imaginez les membres de Depeche Mode à l’âge de 89 ans?
Je le fais parfois et ce n’est pas bon! (Rire.) Mais c’est possible, bien sûr, allez savoir. Notre musique est une drogue dure, les concerts aussi. J’avais déjà du mal il y a 20 ans à nous imaginer aujourd’hui.

Vous faites références aux soucis personnels de Dave Gahan durant les années 1990?
Notamment, oui. Mais Dave et Martin ne boivent plus. Moi, je m’autorise des bières. Les concerts se donnent à 100%. Cela reste un challenge essentiel de transposer en live la puissance et la qualité sonore de ce que nous sortons du studio.

Ce défi est-il rendu plus difficile encore par la standardisation des grands shows electro pop, alors que Depeche Mode a longtemps joué en pionnier dans cette catégorie?
Tout ce que je sais, c’est que les billets de la tournée se vendent très bien. Donc je suppose que nous sommes toujours dans le coup pour quelques personnes.

Je voulais dire par là qu’il est aujourd’hui plus facile pour de nouveaux artistes de bénéficier en live de techniques moins chères et plus simple d’accès.
Oui, mais ils n’ont pas nos morceaux!

Si vous deviez en garder un seul?
Ce serait World in my Eyes, sur l’album Violator. Notre exploit le plus dingue est d’être devenus populaires partout dans le monde. On ne l’aurait jamais cru. Cette chanson me le rappelle.

Et une chanson de Depeche Mode qui vous ennuie?
People are People. On ne la joue jamais. Les paroles sont cucul.

Depeche Mode lance un concours où, durant une année, un fan par jour pourra tenir la page Facebook du groupe. Les réseaux sociaux ont-ils révolutionné votre fan-club?
Pas vraiment. Notre relation aux fans est ancienne et basée sur la musique. On n’a pas besoin de passer notre temps à la leur expliquer. On essaie de doser Internet.

Vous n’avez pas de compte Facebook personnel?
Eh non! Imaginez: si j’ouvre un compte à mon nom, j’aurai 10'000 demandes de fans de Depeche Mode en une journée alors que j’espérerais par ce biais retrouver des vieilles connaissances. Et si je prends un pseudo, personne ne saura que c’est moi.

Créé: 24.03.2017, 22h15

Spirit
Depeche Mode
Sony Music

Noire est la nouvelle mode

Critique
On n’espérait plus un disque majeur de Depeche Mode, si englué dans son propre standard que chaque nouvel album était autopromu comme le second volet des classiques Violator ou Black Celebration — et donc toujours décevants.

Ici, la référence est le monde qui nous entoure, dont le grotesque nourrit et amplifie la masse électronique de 13 chansons puissantes et belles.
«Nous marchons à l’envers», constate Dave Gahan, hiératique. Sa voix claque dans un ciel chargé en nuages, jusqu’à ce que l’orage perce au refrain de Where’s the Revolution, lointain écho d’I Feel You — un blues d’apocalypse tissé de sonorités luxueuses à écouter en majesté.

Les orfèvres du son trouvent ici un pic de qualité, sans que l’inspiration des chansons n’en pâtisse. Your Move tortille des fesses, Scum mord à la jambe, Poorman atteint un sommet de rage rentrée, avec un chanteur crachant sa morgue sur des champs de ruine.

La danse macabre de Depeche Mode déploie une beauté terrible que même un méchant Dieu écoutera en frémissant.

Depeche Mode en dates

1980 Trois ans après sa naissance, Depeche Mode trouve son nom et son premier succès, le single Can’t Get Enough.

1986 Le gothique emphatique de Black Celebration met en miettes la new wave gentille et le look garçons coiffeurs.

1987 Le bien nommé Music for the Masses fait de Depeche Mode une bête de stades.

1990 Violator, chef-d’œuvre.

1997 Après avoir frôlé l’implosion (et la mort par overdose de Dave Gahan), Ultra remet Depeche Mode en selle.

2001 Exciter, tout digital.

2014 Live in Berlin témoigne de l’attrait ininterrompu pour le groupe en concert.

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