«Ce disque tombe bien à notre époque où l’on est en pleine violence»

InterviewRichard Galliano sort le deuxième volume de «Mare Nostrum». Ce trio, avec Paolo Fresu et Jan Lundgren, est à retrouver au Cully Jazz

L'accordéoniste Richard Galliano, entouré du trompettiste sarde Paolo Fresu (à g.) et du pianiste suédois Jan Lundgren (à dr.), en trio de classe pour embarquer sur le deuxième volet de «Mare Nostrum».

L'accordéoniste Richard Galliano, entouré du trompettiste sarde Paolo Fresu (à g.) et du pianiste suédois Jan Lundgren (à dr.), en trio de classe pour embarquer sur le deuxième volet de «Mare Nostrum». Image: THOMAS SCHLOEMANN/LDD

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«Vie violence/Ça va de pair/Les deux se balancent/Paradis enfer», chantait Claude Nougaro sur une musique que lui avait composée Richard Galliano. Réputé pour la fougue inaltérable avec laquelle il a porté la flamme de son instrument, l’accordéoniste de 65 ans a pourtant, au téléphone, une douceur de propos tout juste rehaussée par un savoureux accent du Sud. Ce géant du soufflet se veut aussi apaisant que passionné, à l’image de l’album Mare Nostrum II, deuxième volet de ses aventures avec le trompettiste Paolo Fresu et le pianiste Jan Lundgren, 9 ans après un premier voyage remarqué sur les flots en trio. «Ce disque tombe bien, à notre époque où l’on est en pleine violence, il délivre un message de sérénité, de paix et de plénitude bienvenu.»

La Méditerranée de Galliano, Cannois de naissance, et Fresu, Sarde soufflant, est assez large pour accueillir un pianiste suédois. «Nous sommes tous trois natifs d’un bord de mer et Jan vient du sud… de la Suède, où il a d’ailleurs créé un beau festival de jazz à Ystad.» Ce sont toutefois les reflets cuivrés de la mer qui ont fait briller en premier les yeux de l’accordéoniste. «J’ai une histoire d’amour avec la trompette, confie-t-il, qui vient du premier et seul disque que j’ai réalisé avec Chet Baker au début des années 1980. Paolo, que j’ai rencontré il y a très longtemps à Naples, est la suite de cette histoire.» Mais la musique élaborée par le trio ne s’attache pas forcément aux attraits solaires de la navigation. «Il y a beaucoup de ballades, de morceaux très lents. Cela pourrait être un disque de blues méditerranéen. On se rencontre bien sur ce genre d’émotions, qui n’est pas de la tristesse, mais ouvre sur de la nostalgie, des plages de réflexion, une belle humanité. Barbara parlait du mal de vivre, mais toujours avec de l’espoir – ce n’est pas de la musique suicidaire! Avec le trio, on développe une écoute de l’autre que l’on ne trouve pas en politique aujourd’hui…»

La mer, fluide métaphore qui ouvre l’horizon, permet à cet enregistrement des dérives délicates et des remous sentimentaux. «Mon tango a toujours été plus méditerranéen qu’argentin. Et l’on se retrouvait là-dessus avec Piazzolla, dont les origines remontaient à Trani, dans le sud de l’Italie. L’idée de voyage et de tangage, le rythme et le mouvement des bateaux, les vagues aussi… Ça nous influence. Depuis l’enfance je m’amuse à imiter le son de la mer ou du vent avec le souffle de l’accordéon.» Evoquer ces sonorités le fait aussitôt songer à Debussy, compositeur de La mer.

«Je me revendique avant tout comme musicien: ni jazz ni classique, juste musicien»

Car même si sa dernière sortie était une relecture des chansons d’Edith Piaf en compagnie du guitariste Sylvain Luc, Richard Galliano a surtout œuvré dans l’océan du classique ces dernières années, avec des enregistrements consacrés à Bach, à Vivaldi et récemment à Mozart, sur disque prévu pour cette année encore. «Je me revendique avant tout comme musicien: ni jazz ni classique, juste musicien. Je ne vois pas de frontières. Dans le baroque, il y avait de grands improvisateurs. Dans un rayon de 500 km, Vivaldi n’était jamais joué de la même manière. Je joue souvent avec des musiciens classiques et, comme on dit en bon français, je les trouve souvent plus «destroy» que des jazzmen très «clean» qui boivent de l’eau et sont végétariens. Le vin coule à flots!»

Pour celui qui a remis son instrument sous les feux de la rampe, cette liberté de naviguer entre les musiques sonne comme une forme de revanche. «J’ai vécu l’injustice du rejet de l’accordéon très jeune, alors que je l’aimais dans tous les contextes. On l’apprécie souvent pour son potentiel harmonique de «mini-orchestre», mais on oublie sa qualité de timbre: un son d’accordéon ou de bandonéon est tellement chargé d’émotions qu’il est désolant que les compositeurs actuels n’écrivent pas plus pour eux.» Les grands anciens et leur «musique pure», c’est-à-dire à la structure suffisamment forte pour être transposable sur différentes instrumentations, lui ont donné ses meilleures chances et ses plus belles leçons. «J’ose la simplicité, enlever le superflu, donner de l’air aux notes. Debussy disait: «Toute complication est l’inverse de l’art.»

Dans le même esprit, ce musicien généreux se dit animé par la communion avec le public, le défi de le faire voyager sans paroles. «Sur scène, il y a une urgence que je connais bien puisque j’y étais pour la première fois à 11 ans. Même si j’ai de l’appréhension, j’y suis plus à l’aise que dans la vie normale.»

Créé: 20.02.2016, 15h13

Mare Nostrum II

Paolo Fresu, Richard
Galliano, Jan Lundgren

ACT (distr. Musikvertrieb)
Sortie le vendredi 4 mars

Les voiles se gonflent sur une mer limpide

Critique
«En vieillissant, on s’aperçoit qu’il reste de moins en moins de temps – la vie va très vite – et on a tellement envie de faire, de découvrir, d’écouter aussi, d’apprécier en mélomane. C’est un grand bonheur, voilà la richesse.»

A l’écoute de «Mare Nostrum II», on ne peut que faire sienne la déclaration de Richard Galliano, accordéoniste qui sait allier virtuosité et sensibilité expressive de haute tenue. Il n’est bien sûr pas seul à tenir le gouvernail de cet enregistrement en trio qui déploie ses voiles en majesté sur un lyrisme contenu, comme un soleil du matin voilé par les embruns. Le souffleur Paolo Fresu, tout en nappes et miroitements plonge le premier dans les eaux limpides d’«Apnea».

Pendant que la trompette et l’accordéon échangent leurs jeux de lumière, le pianiste Jan Lundgren encadre et ponctue du friselis élégant de son clavier – sa compo «Blue Silence», par exemple. Satie et Monteverdi se croisent aussi en vaisseaux pas si fantômes sur cet album aux méditations tranquilles, mouillées d’une irrésistible nostalgie qui donne envie de prendre le large.

«Mare Nostrum II»
Paolo Fresu, Richard Galliano, Jan Lundgren
ACT (distr. Musikvertrieb). Sortie le 4 mars

En concert

Cully Jazz Festival
Chapiteau, ma 12 avril (20h30)
Rens.: 021 799 99 00
www.cullyjazz.ch

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