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Dominique A «harcèle ses souvenirs»

Le chanteur français sort «Toute latitude», album noirci d’électro, avant de publier l’acoustique «Fragilité». Bientôt aux Docks

Dominique A renoue avec un punch assombri sur «Toute Latitude», son premier album de l'année 2018, qui en comptera un second, «Fragilité».
Dominique A renoue avec un punch assombri sur «Toute Latitude», son premier album de l'année 2018, qui en comptera un second, «Fragilité».
VINCENT DELERM

Bientôt trente ans de carrière, mais Dominique A manie toujours la franchise avec éclat quand il s’agit de défendre son nouvel album, le trépidant Toute latitude, hachuré d’orages électroniques. Courant, téléphone en main, après son fils – «la personne qui devait le garder m’a planté» –, il raconte ses doutes, sa détermination aussi, sans ce filtre promotionnel qui lisse trop souvent les déclarations. Le chef de file de ce que l’on a pu appeler la «nouvelle vague de la chanson française», programmé aux Docks en mai, est toujours saisi de vertiges post-punk, mais promet un album solo acoustique, Fragilité.

Deux albums prévus en 2018: l’année de la grande offensive?Toute latitude est lié à la scène. Un disque de groupe avec des rythmiques appuyées. Même si, depuis quelques années, j’ai un peu de mal à gérer cette dimension qui consiste à jouer dans des théâtres face à un public post-dînatoire, assis. Ce ne sont pas les lieux que je préfère pour envoyer le boulet – cette pression sonore que j’adore. Mais je ne voulais pas pour autant abandonner un terrain plus intime et acoustique, j’ai donc raccroché le wagon d’un deuxième album solo qui sortira cet automne.

Sur Toute latitude, on retrouve votre fascination récurrente pour l’électronique 80s, mais en moins low-fi que sur La Musique de 2009.La Musique était un album de solitaire dont le son était déjà défini au moment d’entrer en studio. Beaucoup de choses restaient indéterminées avec Toute latitude. Dans mon idée, les boîtes à rythme programmées devaient être très fortes, mais nous avons introduit de la batterie. Le son gagnait dans cette interaction entre l’humain et la rigidité des machines.

Par moments, on pourrait croire à du Bauhaus (ndlr: groupe anglais formé en 1978)… Croyez-moi, ce n’est pas un compliment! Mais les premiers commentaires me renvoient en effet au goût de ma jeunesse pour la new wave, même si je ne l’avais pas du tout dans ma ligne de mire. Chassez le naturel… Mais je citerais aussi Can (ndlr: groupe allemand de krautrock formé en 1968) pour certaines séquences rythmiques très métronomiques.

Du côté de la voix, vous cherchiez à innover avec le «parler-chanter»? Je me suis rendu compte que j’en avais la trouille. Il y avait comme un diktat qui m’interdisait de ne pas chanter. Mais j’ai finalement creusé le sillon du spoken word avec Se décentrer et Le reflet. Sur des textes plus politiques, l’idée du chant résistait. Parfois, c’est aussi le corps, la voix qui décident. Idéalement, j’aurais aimé présenter les deux albums en même temps, car La Fragilité est très «chanson», classique et mélodique.

Cette volonté de scander ne vient-elle pas de votre plus grande fréquentation du texte? Peut-être. À un moment donné, il y a aussi ce sentiment de devoir se conformer à certaines attentes. Le spoken word, j’en avais pourtant déjà fait au début des années 1990, à l’époque de La Fossette, sur un poème de Robert Filliou. Une commande, pas sortie au disque.

Vous éprouvez donc parfois l’appel de la conformité? Il faut être honnête: quand vous êtes entré dans l’oreille des gens, vous n’avez plus envie d’en sortir. Cela ne veut pas dire servir la soupe, mais vous ne voulez pas vous couper du public avec une radicalité parfois stérile, de chapelle. Un équilibre dur à trouver, avec le risque de se perdre. Sur ce disque, j’ai eu des mouvements de recul, d’autocensure. L’impression de se couper de soi-même. Prendre ces libertés m’a préservé. La chanson est un art populaire, elle a vocation de parler au plus grand nombre. Couper les ponts, dynamiter l’aqueduc? Ce serait dommage. J’étais dans une position intermédiaire.

Toute latitude porte-t-il aussi la nostalgie du temps de l’innocence? L’idée d’un retour sur soi est un thème qui revient souvent chez moi. Mais les images ne sont pas basées sur une expérience personnelle – ces enfants, ces ados, qui courent se réfugier dans la fraîcheur d’une forêt. Presque une image classique. Il y a des aspects intimes aussi, des correspondances avec l’expérience vécue. Les chansons sont comme les tableaux d’un champ du possible. On revient sur certains lieux pour faire craquer les souvenirs.

L’idée de l’éternel retour? Ne pas se satisfaire du souvenir. Le mythifier ET le harceler. Mais j’aimais bien les sonorités du titre, Toute latitude. Je me suis aussi laissé guider par ces mots. Mon précédent album, Éléor, relevait de la contemplation sur une mer étale. Là, à l’image des centaures de la pochette, la dynamique est forte. Une pulsion de vie pour contrebalancer l’émotionnel.

Vous vous assumez en héraut d’un romantisme délaissé? J’hésite à me prononcer sur ces questions par peur de cette épée de Damoclès qui me fera passer pour un vieux con. Je pense surtout que notre rapport au temps a été bouleversé par le numérique. Tous les temps, pas seulement le passé. Le présent, le futur.

Une question générationnelle? Dit de manière terre à terre, la tranche des 20-35 ans, je ne la vois pas trop à mes concerts. Mais je vois aussi arriver des gamins dont les parents m’ont probablement écouté. Je pense que la relation au chant a changé, notamment avec les télécrochets. Mon placement de voix, très classique, à la française, est peut-être difficile à écouter pour des jeunes qui n’ont plus ces codes. Quand il pense que j’en fais trop, mon ingénieur du son, Dominique Brusson, me dit toujours: «Arrête de faire ton Jacques Lantier ( ndlr: chanteur de charme né en 1930 )!»

Les gamins, avenir de Dominique A? Il y a un rapport à la langue à restaurer. Dernièrement, des enfants d’une école, de 9-12 ans, avaient étudié et dansé sur mes chansons. Ils étaient tout excités à l’idée de me parler. C’était chouette de les rencontrer. Mais je leur ai quand même demandé si je n’étais pas un peu vieillot pour eux. L’un des gamins m’a répondu: «Mais, tu sais, c’est pas sur ta musique qu’on danse. C’est sur tes mots.» Je suis un auteur, que je le veuille ou non!

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