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L’épopée coltranienne s'achève définitivement avec le pianiste McCoy Tyner

Mort vendredi à l’âge de 81 ans, le musicien avait joué dans le quartet du saxophoniste, mais pas seulement. Hommage.

McCoy Tyner, l’un des tout grands du clavier.
McCoy Tyner, l’un des tout grands du clavier.
GETTY

Son nom reste inséparable de celui du saxophoniste John Coltrane qu’il a épaulé avec force de 1960 à 1965. Dernier témoin de l’intérieur de la geste coltranienne, McCoy Tyner a rejoint la liste des légendes décédées du jazz vendredi dernier. Il avait 81 ans.

Le natif de Philadelphie – sa mère y tient un salon de coiffure où Bud Powell vient parfois jouer du piano en voisin – croise très tôt la route du fameux saxophoniste qu'il accompagne déjà pendant une semaine en club en 1956, alors qu’il n’a que 18 ans. Mais il le connaissait déjà par l’une de ses soeurs, amie de la première femme de Coltrane. «Il m’appelait Coy, c’était un peu un grand frère pour moi», se souvenait-il il y a 10 ans, lors d’un passage à Lausanne, au festival Jazz Onze+.

Dès 1957, «Trane» enregistre une composition de son cadet de 12 ans, «The Believer». Puis, après un passage de McCoy Tyner dans le Jazztet d’Art Farmer et Benny Golson, le pianiste entre dans le quartet de son aîné, formation amenée à devenir la formule classique du souffleur avec Jimmy Garrison à la basse et Elvin Jones à la batterie. Il se distingue dès son premier enregistrement avec le saxophoniste, l’album «My Favourite Things» où, dès le morceau-titre, son jeu en soutien, mais non dénué de subtiles variations, tisse un tapis rythmique idéalement palpitant.

Maître du clavier jazz des sixities

Cette collaboration prestigieuse ne semble jamais l’avoir embarrassé et il l’évoquait volontiers: «Je devais toujours écouter ce qu’il faisait, il ne se pliait pas aux structures d’accords et moi je glissais de l’harmonie par-dessous!» Le pianiste est encore de la partie au moment d’enregistrer l’avant-gardiste «Ascension» en 1965, mais, peu à l’aise avec le radicalisme free, il reprend ensuite sa liberté non sans avoir joué sur près d’une trentaine d’albums (dont «A Love Supreme») de Coltrane, qui décède en 1967. Pendant cette période McCoy Tyner ne s’est pas privé d’enregistrer ses propres albums (l’excellent «Inception», son premier, en 1962) ou de partager son art du clavier avec d’autres musiciens, comme Art Blakey, Wayne Shorter, Joe Henderson ou Freddie Hubbard.

A la fin des années 1960, après le cardinal «The Real McCoy», premier pour Blue Note, il peine un peu à trouver son chemin et finit même par accompagner Ike et Tina Turner au début des seventies! Le flottemement est de courte durée. Dès 1973, ce maître du clavier se fait à nouveau remarquer avec l’album «Enlightenment», enregistré la même année live au Montreux Jazz Festival avec Azar Lawrence aux saxes, Juni Booth à la basse et Al Mouzon à la batterie. En 1978, il fait partie de la tournée organisée par son label avec Sonny Rollins, Ron Carter et Al Foster. Ses intérêts iront du big band aux musiques africaine ou asiatique, mais sans jamais quitter le sommet de son plus bel orchestre: son piano.

Ci-dessous, notre interview de 2010 de McCoy Tyner lors de son passage à Lausanne:

Jazz

«Coltrane était un grandfrère»

Rencontre lausannoise avec le pianiste de Coltrane, McCoy Tyner, qui jouait hier à guichets fermés au Jazz Onze +

«Je parle trop!» s’esclaffe McCoy Tyner à la fin d’un entretien généreux accordé mardi en soirée dans sa suite lausannoise. En fin de tournée européenne, le mythique pianiste de John Coltrane a l’élégance sympathique. «J’ai toujours aimé l’Europe. Le public, éduqué, a une grande capacité d’écoute. Je ne dis pas que ce n’est pas le cas aux Etats-Unis, mais l’Europe a donné la plupart des grands compositeurs, de Bach à Stravinski, en passant par Beethoven. J’ai un faible pour la France, qui a si bien embrassé le jazz. » Pour évoquer le Vieux-Continent, l’homme sait aussi se montrer malicieux: «Londres est très bien aussi, mais j’ai dû filer un jour pour échapper à un mariage avec une jeune femme pourtant charmante!»

Du côté de ses origines américaines, le musicien de 71 ans est né à Philadelphie, une ville que la mythologie jazz néglige parfois au profit de Chicago et de New York. «La ville a pourtant produit de grands musiciens. Certains y sont nés, comme les frères Heath, d’autres y sont venus, comme Coltrane ou Dizzy Gillespie. » Ce ne sont pas les clubs de la ville que sa mémoire exhume le plus facilement – «Il y en avait, comme le Showboat, mais New York n’est pas loin, et c’est là que ça se passait. »

«Hey Bud, entre!»

Ses souvenirs le ramènent plutôt à l’atmosphère chaleureuse de son quartier. «Les gens se parlaient, s’entraidaient, partageaient. » Le pivot de ces rapports de bon voisinage était le salon de coiffure de sa mère. «Je n’ai jamais touché les cheveux d’une cliente, mais comme ma mère adorait la musique, elle y avait installé un piano et les jams étaient fréquentes. Un jour, on a vu Bud Powell dans la rue. Je n’ai jamais étudié avec lui, mais c’était mon héros, mon inspiration. Il n’était pas toujours dans son assiette, mais on lui a dit: entre, Bud! Il est venu jouer. »

Naima, la première femme de Coltrane, était l’amie de l’une des sœurs aînées de McCoy et c’est probablement lors d’une réunion quasi familiale qu’il a dû croiser pour la première fois le mythique saxophoniste. «Il m’appelait Coy, c’était un peu un grand frère pour moi. »

De sa collaboration avec «Trane» l’exalté, celui qui dégage une sérénité tranquille se rappelle la sensation d’être aux aguets. «Je devais toujours écouter ce qu’il faisait, il ne se pliait pas aux structures d’accords et moi je glissais de l’harmonie par-dessous!» L’art d’un grand calme? «Pourquoi devrais-je m’exciter?» rétorque-t-il en mimant des tics nerveux.

A l’époque, l’excitation du free-jazz ne le contamine pas totalement. «Je joue d’un instrument harmonique… Mais je suis resté ouvert, j’ai participé. Un musicien comme Ornette Coleman a développé un concept atonal, Cecil Taylor ne fait que ça. Mais j’aime trop les ballades pour rester enfermé dans une seule chose. Il est bon de s’approprier une forme, puis de prendre de la distance avec elle. » Tyner n’a pas hésité à s’intéresser aux musiques asiatiques ou africaines. «Il faut écouter de tout, sans préjugés, et voir ce qu’il en est. Je vais vous donner un scoop: j’ai même étudié le ballet et la danse africaine avec un prof du Ghana!» Pour un peu, on verrait presque le pianiste enjoué se lever et esquisser quelques pas de danse. «La liberté, oui. Mais il faut des connaissances. Il ne suffit pas de foncer droit devant. »

83 albums au compteur

Dans un monde moins féru de jazz, le pianiste ne s’inquiète pas. «J’ai une réputation. Mais cela prend du temps. Un critique m’a dit que j’avais sorti 83 albums!» Quant aux jeunes musiciens, il les encourage volontiers, mais ne les écoute pas. «Je leur souhaite le meilleur, et celui qui a envie de me parler est toujours le bienvenu. De toute façon, le but est de trouver son style, de faire les choses à sa façon. Alors dire aux autres ce qu’ils doivent faire, très peu pour moi, ce serait dictatorial!»

Pas trop politique, McCoy n’a jamais pensé que la musique allait régler la question raciale. Jadis tenté par le dessin, il n’a pas insisté. «Vous savez, pour moi, les couleurs sortent du clavier.»

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