L’épopée du jazz vue depuis Lausanne

MusiqueLe pianiste François Lindemann raconte ses souvenirs dans un livre et joue pour les 30 ans du club Chorus

François Lindemann (au piano, chapeau) à Vidy en 1980 avec le Piano Duo qu'il formait avec Sebastián Santa Maria (de dos, au piano).

François Lindemann (au piano, chapeau) à Vidy en 1980 avec le Piano Duo qu'il formait avec Sebastián Santa Maria (de dos, au piano). Image: GERALD BOSSHARD

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Ce n’est pas un livre d’histoire même si son titre, «François Lindemann, à travers les jazz. Lausanne – de 1950 à nos jours» pourrait le laisser supposer. Composé en collaboration avec sa fille – il raconte, elle écrit –, l’ouvrage épouse surtout le parcours personnel du pianiste lausannois, l’un des premiers musiciens professionnels à avoir évolué depuis la capitale vaudoise.

Tout commence à l’Hôtel de l’Europe, à l’avenue Louis-Ruchonnet 12, près de la gare, que tenait son père. Né en 1950, le petit François y découvre ses premières envolées de jazz à la faveur d’un pick-up installé dans le salon de la réception. Tommy Dorsey ou Sidney Bechet tournent régulièrement sur la platine et, dès son sixième anniversaire, le gamin reçoit un 45-tours de Louis Armstrong, première pièce d’une discothèque qui ne cessera de s’agrandir jusqu’à remplir un mur entier – en vinyles exclusivement – de sa maison.

Une décennie avant la création du Festival de Montreux, l’esprit du jazz a déjà commencé à souffler à Lausanne ( lire encadrés), dans ces années d’après-guerre où la présence militaire américaine en Europe a aussi amené son lot de musique sur les ondes radiophoniques. Le pianiste Jean Bionda, les trompettistes Raymond Court et Olivier Berney, le saxophoniste Peter Candiotto font partie de ceux qui animent alors une scène d’amateurs passionnés, pour l’heure cantonnés dans des bistrots qui trouvent là le moyen d’attirer le chaland.

C’est avec ces aînés que François Lindemann, adolescent initié à son instrument par des cours de piano classique et instruit des dernières sorties américaines, notamment sur le label Blue Note, grâce à la Guilde du Disque, magasin de la place de la Palud, se frottera à ses premiers concerts, alors assurés en alternance par les aficionados du vieux jazz et par les tenants d’une approche moderne parmi lesquels il faut ranger le pianiste.

«Les passionnés étaient en petit nombre à l’époque et n’étaient pas très bien vus par la génération de leurs parents», se souvient le musicien qui, se formant alors au graphisme, embrassera avec toujours plus de fougue la pratique du jazz. Son implication dans la scène locale coïncide avec la fin des années soixante. «La contestation étudiante mais aussi la cause des Afro-Américains étaient des problématiques qui passaient aussi par la musique.»

De ces années où le jazz se superpose en partie à la mouvance hippie, le pianiste gardera un goût pour l’expérimentation – la révolution du free atteint aussi le canton de Vaud – et pour les sonorités exotiques, en particulier asiatiques.

Dans des lieux comme le Lapin Vert ou les Faux-Nez, l’aventure se poursuit en compagnie de nouveaux héros – parmi lesquels il faut compter Léon Francioli, Daniel Bourquin et Olivier Clerc, mais aussi Sebastián Santa Maria, avec qui François Lindemann fonde le Piano Duo, sorte de prémices à sa grande formation Piano Seven.

Les péripéties ne seront pas strictement artistiques. Dans un environnement musical qui se professionnalise – l’EJMA ouvre en 1984 –, le Lausannois s’est aussi beaucoup battu pour la reconnaissance du statut de musicien et pour des cachets décents – une problématique qui demeure, hélas, d’actualité.


Figues moisies et raisins aigres

Témoignage

Jean-Claude Rochat, patron du club de jazz lausannois Chorus

Le patron du club de jazz lausannois Chorus, qui fête cette semaine ses 30 ans, a lui-même mis la main au clavier dès les années 1960, en passionné de vieux style. «À l’époque, Jean Bionda, d’une formidable générosité, était le papa de tout ce petit le monde – le pivot entre les «figues moisies» et les «raisins aigres», c’est-à-dire entre les amateurs du style New Orleans et ceux d’un jazz moderne, du bop. Au Lapin Vert, nous alternions sur scène et le public aussi. Quand le camp opposé jouait, il allait boire un verre! Le terrain de jeu, c’étaient les bistrots. Alors que la musique rentabilisait la bouffe, l’idée de créer Chorus – apparu quatre ans après l’EJMA – était justement d’inverser la vapeur et de mettre la bouffe au service de la musique.» Bon appétit et bon anniversaire!


«Nous organisions de fabuleuses jam-sessions»

Témoignage

Serge Wintsch, trompettiste amateur et ancien directeur du Festival JazzOnze+

L’ancien directeur du Festival JazzOnze+ se souvient très bien de l’époque où, trompettiste, il jouait avec Jean Bionda et Michel Thévoz – c’est d’ailleurs leur formation qui a mis le pied à l’étrier à des petits jeunes tels que François Lindemann et Léon Francioli. Il s’en souvient même si bien qu’il est l’un des seuls à citer l’un des premiers clubs de jazz lausannois, Le Ranch, au bout d’une ruelle située à l’emplacement actuel du bâtiment administratif de la Riponne. «Le dixieland côtoyait le jazz moderne – à Genève, c’était plus tendu – et nous organisions de fabuleuses jam-sessions. Nous avions par exemple accueilli le batteur Pierre Favre. Nous étions des amoureux de la musique animés par un esprit d’organisation un peu underground. Cette musique nous a permis d’échapper au conformisme ambiant.» Après plusieurs années passées en Algérie, Serge Wintsch rappelle l’importance, dans les années 1970, de l’AMR à Genève et du Festival Nyon-Jazz (1976-1986) de William Patry, dans l’épanouissement de cette musique en Suisse romande. «Mais la radio a aussi joué son rôle, grâce à Géo Voumard (ndlr: pianiste et cofondateur du Montreux Jazz), alors patron de la musique à l’antenne et d’émissions, dès la fin des années cinquante, comme «Jazz Partout» et «À vous le chorus!»


«Un appel à la contestation»

Témoignage

Michel Thévoz, historien de l’artet jazzman amateur

«Après la guerre, Lausanne était un centre plus vivant que Genève ou la Suisse allemande en ce qui concerne le jazz. Je ne sais pas si c’était l’influence de Paris – où s’était installé Sidney Bechet – mais la Suisse romande était plus branchée à de telles innovations.» À la fin des années 40, le petit Michel Thévoz est à peine un adolescent, mais il sort abasourdi d’un concert de Louis Armstrong à la salle Métropole où l’avait amené son grand frère. Son compte est bon. «J’ai ensuite vu pas mal de concerts. Cette musique était subversive, indisciplinée, par rapport à notre culture classique. Dans sa dimension corporelle, sensuelle aussi. Cette musique comportait un appel à la libération, à la contestation. Elle a préparé l’esprit de 68 avant le rock.» C’est son aîné Jacques Chessex qui lui donne ses premières leçons de guitare. «Un grand amateur de musique qui swinguait. À la guitare ou au piano, il était stimulant, ça massait!» Encore au collège, le futur historien de l’art intègre une bande où l’on retrouve Jean Bionda et joue dans des cafés, à L’Amiral, au Fox. «Il n’y avait pas de femmes musiciennes, mais beaucoup d’admiratrices.» Dans les années 50, ces jeunes dégourdis finissent même par s’emparer d’un local abandonné par les Éclaireurs dans le quartier du Rôtillon, alors nid de prostitution, où ils organisent répétitions et fiestas. «Personne ne nous a chassés. Jacques Chessex y a même habité. Nous étions des pionniers du squat.»

Créé: 12.12.2018, 22h11

À l’affiche

«François Lindemann:
À travers les jazz
Lausanne – de 1950 à nos jours»

Anaïd Lindemann
Ed. Attinger, 192 p.


François Lindemann joue (je 13 déc.) pour les 30 ans de Chorus, mais le concert est complet, tout comme celui de Thierry Lang le soir d’après. Reste celui de Christos Rafalides, sa 15 (21 h).
www.chorus.ch

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