«Dans toute époque troublée, on aime se réfugier dans le rêve»

OpéraMax Emanuel Cencic met en scène et chante le rôle de Malcolm dans La Donna del lago de Rossini. Entretien paru dans le Supplément Opéra de Lausanne de janvier 2018.

Esquisse des costumes de La Donna del lago

Esquisse des costumes de La Donna del lago Image: Bruno de Lavenère

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Voilà dix ans et son rôle d’Orlovsky dans La chauve-souris de Strauss que Max Emanuel Cencic vient quasiment chaque année à l’Opéra de Lausanne, avant tout pour des opéras baroques. Cette fidélité au long cours a permis au public de voir évoluer et d’apprécier tous les talents ce contre-ténor qui a commencé à chanter à 4 ans, sans jamais abandonner la tessiture aiguë. Car non content d’être l’un des chanteurs les plus en vue de la scène lyrique, le Croate est également producteur de ses propres spectacles. C’est lui, avec son agence Parnassus Arts Productions, qui conçoit, organise, distribue et commercialise la plupart de ses enregistrements et de ses opéras en version de concert. Mais comme dans Siroe découvert la saison dernière, Max Emanuel Cencic ajoute une corde à son arc et signe la mise en scène de La Donna del lago de Rossini tout en assurant le rôle de Malcolm. Explications.

Etre chanteur, ça peut être déprimant et ennuyeux, disiez-vous il y a quatre ans, en affirmant votre envie de vous essayer à la mise en scène. Nous y sommes!
Oui, j’ai 41 ans et, malgré tout, je vieillis comme chanteur. La direction artistique m’intéresse avec l’espoir de rester plus longtemps à partager mon plaisir de la scène. Je commence seulement dans ce deuxième métier puisque La Donna del lago est ma troisième mise en scène. Pour le moment, je chante en même temps et j’aime ce défi. Mais la vie n’est pas un chemin droit et j’en profiterai différemment demain.

Pour un spécialiste de l’opéra baroque et des rôles de castrats, le bel canto rossinien n’est-il pas quelque peu exotique, même si vous avez enregistré jadis un album Rossini?
Un seul rôle de Rossini a été écrit pour un castrat, dans Aureliano in Palmira. Celui de Malcolm aurait dû l’être aussi, mais il n’y en avait presque plus à cette époque et Malcolm a tout de suite été chanté par des femmes. Depuis 30 ans, les contre-ténors essaient de s’affranchir du répertoire des castrats et de casser cette tradition de rôles de bel canto exclusivement chantés par des femmes. Depuis mon album Rossini, j’ai attendu 12 ans pour le jouer sur scène et je suis très heureux qu’Eric Vigié ose cette expérience rarissime. On ne peut pas dire que je pique du boulot aux mezzo-sopranos!

La Donna del lago serait le premier opéra romantique, car le premier à s’inspirer de Walter Scott et de l’imaginaire nord-européen. A contrario, le fait de réserver le personnage de l’amant à un travesti n’est-il pas anachronique?
Au début du XIXe siècle, l’opéra vit une crise, car il est très lié à la culture de l’aristocratie. A priori, l’opéra n’était pas fait pour divertir le grand public. Rossini a réformé l’opéra pour le présenter à un nouveau public bourgeois, qui n’avait rien à voir avec la cour, mais sans complètement se couper du public ancien. Dans La Donna del lago, on a clairement un sujet nouveau, mais la forme prend encore ses racines dans la période baroque. Cela dit, ce n’est pas du tout le Rossini champagne de l’opera buffa; on est dans une atmosphère rêveuse qui fait déjà penser à Bellini.

Comment se traduit cette nouveauté dans l’intrigue?
L’histoire présente cette Dame du lac un peu comme un songe. C’est typique d’une époque troublée (1819) qui cherche refuge dans le rêve – comme aujourd’hui avec les jeux vidéos. Elena est convoitée par trois hommes, mais elle réussit à échapper au choix de son père, elle est soutenue par le roi qui la désire aussi et elle finit par se marier avec le moins probable des trois, son amant de cœur. Ce qui me frappe dans ce romantisme naissant, c’est le décalage avec la raison qui était prédominante dans les livrets du XVIIIe siècle. Ici, tout est déchaîné, il n’y a pas d’explications, pas de morale et seule la musique nous tient dans ce chaos.

Et qu’est-ce que cela donne dans votre mise en scène? Y aura-t-il des brumes écossaises?
Non, j’ai décidé de déplacer l’action dans un autre contexte pour mieux la raconter. J’avais été fasciné par l’exposition de Robert Carsen à Paris sur la prostitution au XIXe siècle. A cette époque, les femmes n’avaient aucun droit et cette tendance de la femme-objet trouve son apogée dans le bordel de luxe sous Napoléon III. J’imagine qu’Elena a été prostituée par son père et que pour s’évader de sa réalité triviale, elle se raconte cette histoire étrange. Le déplacement dans un lieu cruel permet de mettre en abyme le besoin des gens de se donner des raisons de survivre dans leur malheur, comme dans le syndrome de Stokholm.

La Donna del lago, de Gioacchino Rossini, • Avril: di 22 (17 h), me 25 (19 h), ve 27 (20 h), di 29 (15 h) • Conférence Forum Opéra: Ma 10 avril (18 h 45)• Diffusion sur Espace 2 sa 19 mai (20 h) • Nouvelle production de l’Opéra de Lausanne en coproduction avec le Grand Théâtre de Lodz

Créé: 23.04.2018, 18h03

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