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L’éternel féminin ne sera jamais son genre

La forte tête aux rimes délicates sort de cinq ans de silence avec un 12e album qui balance au piano-voix «J’aime pas la chanson». Car la paradoxale n’aime que ça.

Yann Orhan

Air connu, la plantureuse Juliette n’en fait qu’à sa tête. Après cinq ans d’absence, la revoilà. Et de dodeliner comme une oursonne, de se boucher les oreilles et grogner sur la pochette de son douzième album: «J’aime pas la chanson». La dame avance ses arguments. «Je ne provoque pas, je voulais évacuer ces questions stupides qui me reviennent toujours, si j’aime la chanson, si j’aime la chanson à texte, si j’aime la chanson intemporelle…»

Et d’y répondre «très coquinement» en une dizaine de titres classieux, enregistrés en prise directe, piano-voix. Registre grave pour dériver avec les migrants de toutes les époques sur les radeaux qui médusent hier ou aujourd’hui, ou drolatique pour moquer la «Juliette Binocle» qui vibrionne en elle. La cinquantaine gaillarde autant que subtile, la Parisienne n’a pas perdu sa langue.

Vous chantez votre penchant à procrastiner. Ne seriez-vous pas aussi un poil fainéante?

Dans l’absolu, je partirais plutôt du principe que les gens ne s’intéressent pas à moi. Ce sont les autres qui m’obligent à être sérieuse, à sortir de mon coin, ça, c’est certain. Mais quand je me décide à bosser, j’y vais à fond. Chez moi, procrastiner n’a rien à voir avec la paresse. La preuve, je m’organise en fonction de ce travers.

Ne rêviez-vous pas d’écrire pour feu Johnny?

Tout parolier rêve de notre monument national, non? J’ai toujours eu ce fantasme de faire chanter à Johnny Hallyday un texte superengagé. Je parie qu’il aurait accepté. Il savait que chaque album vous remet en jeu, que rien n’est acquis. C’est la beauté du geste, l’art doit être défendu en permanence. Moi aussi, j’aime bien m’étonner, me croire capable d’aller vers du neuf, ne pas laisser aller la machine.

Être taxée d’anachronique, ça vous agace?

La critique me semble d’autant plus sotte qu’elle est basée sur un faux postulat. Je n’écris pas sur le passé, je ne cause pas de trucs que je n’ai pas vécus. L’enveloppe influe beaucoup dans ce préjugé, voyez le rap de nouveau à la mode comme il y a trente ans. Ces questions de modernité se définissent sur des variables aussi fluctuantes que l’air du temps. Alors que moi, je me sens en prise avec l’époque.

L’intemporalité qui vous colle aux basques, ne vient-elle pas de votre stabilité?

Mais la fidélité à soi-même, c’est justement la seule exigence à laquelle ne pas déroger. Je suis, je veux. Et je n’ai pas l’impression de me noyer dans une erreur que je ferais persister. Si c’était le cas, je chanterais toute seule dans ma salle de bains.

Vous reprenez Aller sans retour, créé il y a dix ans: rien ne semble avoir évolué quant à l’exil.

Tout le monde semble d’accord sur le projet d’améliorer le sort des hommes. Les technologies rendent toujours plus évident le fait que nous partageons un même vaisseau terrestre lancé dans l’espace. Et pourtant… Mais je reste optimiste, je crois à la civilisation. Sinon, il n’y a plus qu’à faire péter la planète!

D’où vient votre obstination militante?

C’est une drôle de chose que la conscience politique. À vingt ans, il semble normal de voter à gauche. Et tout aussi normal de virer de bord avec l’âge, par pragmatisme. Si je suis restée attachée aux valeurs de ma jeunesse, c’est sans doute parce que le monde, lui, mue. Jadis, les plus riches dominaient, désormais, ils y ajoutent l’intelligence. Et un pouvoir certain de manipuler nos mauvais instincts, celui de croire par exemple, que la clé du bonheur s’incarne dans le désir de posséder. Ben non! Encore heureux qu’ici et là, j’observe des sursauts.

Hier l’affaire DSK retombe en soufflé. Cette fois le cas Weinstein a une déflagration puissante. Les mentalités progressent-elles par à-coups?

Juste, l’affaire DSK a fait flop, quant à l’affaire Weinstein… Je me sens en porte-à-faux sur cette histoire de parole libérée des femmes. Notez d’ailleurs que ce verbe exprimé soudain, était le fait de stars et de personnalités influentes, haut placées. Bien sûr, les femmes causent, sont écoutées un peu plus. Mais pour sortir le soir dans le métro, elles évitent toujours la jupe, gardent une bombe lacrymo dans leur sac. Car elles ont intégré la menace. Maintenant… il ne sert à rien de réécrire le passé, de dénoncer pour sexisme des romans, des œuvres d’art. Foutaises! Mais les mouvements d’opinion engendrent toujours des bêtises qui se règlent avec le temps.

Vous voilà bien philosophe, la faute à vos éternelles lunettes?

Je ne les quitte jamais, sauf sous la douche, pour dormir ou faire l’amour. Depuis que j’ai 4 ans, elles sont le prolongement de moi-même, une barrière face au monde. Au-delà, j’ai peut-être une vision angélique de la situation. Mais quand je vois la manière dont mes potes, des gens issus de la classe moyenne comme moi, élèvent leurs enfants, youpi! Les garçons changent de comportement. Sauf qu’il vaut mieux ne pas espérer aller plus vite que la musique.

Avez-vous souffert des apparences?

Ado, sans manger comme une bête, j’ai pris du poids. Non seulement je l’ai gardé mais je me suis trouvée lesbienne. Et alors? Je suis une petite grosse homo à lunettes, je n’en fais pas un étalage délirant. Le monde des apparences ne me touche pas, je ne rougis pas ce dont je ne suis pas responsable. En fait, m’arrêter à ce jugement physique serait une perte de temps. Grâce à la bienveillance de mes parents, j’ai pu faire une chance du fait de ne pas pouvoir me fondre dans la masse. À mon tour d’envoyer le message. Car c’est un rude travail de passer les névroses, d’encaisser les haines, les frustrations! Avec le recul, ça paraît un peu con mais quand vous êtes dedans…

Qu’est-ce qui vous a aidée dans la tourmente?

La conviction que personne n’est dans la norme, que la perfection naît d’un milliard de trucs morcelés. Et que tout le monde n’est pas bien éduqué.

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