Des fans sortent floués d’un concert à Genève

Musiques de filmLe «Hollywood Symphony Orchestra» a-t-il usurpé, mercredi soir, le nom d’un rival?

Les concerts liés au cinéma vivent un succès grandissant. Ici, le Philarmonic Orchestra de Prague.

Les concerts liés au cinéma vivent un succès grandissant. Ici, le Philarmonic Orchestra de Prague. Image: Getty

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La curieuse histoire que voilà! Elle ferait à n’en pas douter un bon scénario de film. Sur une musique signée John Williams, ce serait mieux encore.

Au départ, tout semble bien rangé au bout du lac. La rentrée des concerts va son train, le Théâtre du Léman affiche déjà pléthore de concerts. Mercredi 8 janvier, par exemple, The Hollywood Symphony Orchestra joue le répertoire de John Williams. Formation symphonique, musiques de film populaires, exactement ce qui plaît à un large public. Au programme, on annonce entre autres thèmes fameux: «Les dents de la mer», «Star Wars», «Indiana Jones», «Harry Potter» et «E.T.».

À l’issue du concert, de nombreux fans crient au scandale. L’un d’eux en informe la presse locale. La prestation n’était pas à son goût? Désastreuse, à son avis. Non seulement la formation était de piètre qualité, mais tous les titres annoncés n’ont pas été joués et la soirée a été plus courte que prévu. Tout cela pour un prix d’entrée conséquent, entre 59 et 99 francs. «Seule une violoniste dans «La liste de Schindler» a fait bonne figure», précise notre informateur, 39 ans, lui-même compositeur.

«Queue-de-pie froissée»

On ne se prononcera pas plus avant sur les qualités esthétiques de cette soirée, faute d’y avoir assisté. Mais il existe d’autres sources d’étonnement: le Hollywood Symphony Orchestra, formation californienne réputée, n’était pas présent ce soir-là. Ses admirateurs, dépités, l’affirment: on les a trompés.

Était-ce un autre orchestre, dans ce cas? Certainement. Il aurait donc fallu en informer le public. «Comme il aurait été bon de renseigner les spectateurs sur les titres joués», ajoute notre source. «Or, rien n’était précisé, ni l’identité du chef d’orchestre ni celle des musiciens.» Chef il y avait pourtant, «en queue-de-pie froissée, à l’image du son de son orchestre», s’indigne notre homme.

«J’aimerais en savoir plus moi aussi»

Coup de fil au Théâtre du Léman pour en savoir plus. Réponse du directeur général, Claude Proz: «Mercredi, les musiciens sont arrivés à 17h. Personne de l’administration n’était présent. Donc j’aimerais en savoir plus moi aussi.» Claude Proz n’a pas assisté à la prestation. «En revanche, certains de mes amis étaient là, pas mécontents d’ailleurs. Certes, ils ont regretté ne pas avoir plus d’informations sur le programme.» Qui jouait ce soir-là? «Je n’en sais rien», confesse-t-il.

On s’enquiert alors de l’identité, non plus de l’orchestre, mais de l’organisateur. En tout cas pas le Théâtre du Léman, qui ne fait que louer la salle à des partenaires extérieurs. La société concernée, la voici: Euroconcert, c’est son nom, gérée par Marian Banovski et Rolando Saad, a fait une entrée récente dans l’agenda genevois. Et remarquée. Rien que pour ce début d’année, une dizaine de spectacles sont attendus au Théâtre du Léman, dont trois «tribute bands», des groupes spécialisés dans les reprises des Bee Gees, de Simon & Garfunkel et de Dire Straits (lire ci-dessous).

Des «tribute» à la pelle, des entrechats à la russe et des tubes du cinéma: voilà le fonds de commerce d’Euroconcert. Chacun ses goûts. De là à usurper le nom d’un autre orchestre? «Prendre un tel risque n’en vaut pas la peine», prévient Claude Proz. D’autant plus lorsque la salle, comme c’était le cas mercredi dernier, est loin d’être pleine. On cherche le fin mot de l’affaire. Il y aurait un vrai Hollywood Symphony Orchestra, dirigé par un vétéran du cinéma, John Beal, connu pour avoir signé plus de mille bandes-annonces. Et s’il y en avait plusieurs, des Hollywood machin truc? Dans ce cas, ne faudrait-il pas distinguer l’un de l’autre? Le droit, lui, y est plutôt favorable (lire ci-dessous).

Une histoire de licence

Finalement, il revient à l’étude Junod de nous livrer une explication. MePascal Junod, en charge du dossier juridique pour la société Euroconcert, répond lui-même: «L’orchestre nord-américain possède l’exclusivité de cette licence pour les États-Unis et l’Amérique du Nord, mais pas pour l’Europe, où les droits d’exploiter le nom Hollywood Symphony Orchestra ont été cédés à Euroconcert. Mon client est clair.» Et l’avocat de produire, en guise d’argument définitif, le contrat de licence, enregistré en 2015, valable jusqu’en 2025.

De l’autre côté du monde, cependant, le Hollywood Symphony Orchestra n’est pas du même avis. Sur sa page officielle Facebook, la société californienne, institution réputée dans la musique de films dirigée par le compositeur John Beal, indique ceci: «Attention, ce groupe n’est pas le vrai Hollywood Symphony Orchestra. Le nom nous appartient, c’est une marque déposée. Ils ont ignoré notre lettre d’avertissement.» Publiée le 2 janvier, l’information indiquait, en lien, la soirée organisée au Théâtre du Léman. La société Euroconcert est-elle au courant de ce différend? Lorsque enfin, nous atteignons son directeur Rolando Saad, ce dernier répond que, oui, il a dû informer l’agent américain, pour lui rappeler l’existence d’une licence européenne. «Nous n’avons rien à nous reprocher», déclare le promoteur. Et MeJunod d’enfoncer le clou, placé devant l’avis offusqué du concurrent américain: «On pourrait les attaquer en diffamation.»

Le 22 janvier prochain, le Hollywood Symphony Orchestra, licence européenne, sera de retour. Au Victoria Hall cette fois, dans le répertoire de cette autre immense star de la musique de films, Hans Zimmer. Affaire à suivre.


Flirter avec la concurrence déloyale

L’affaire du Hollywood Symphony Orchestra est édifiante à plus d’un titre. Son cas, cependant, n’est pas isolé. Les situations problématiques, jouant de la même manière avec les limites de l’acceptable, s’avèrent répandues. On mentionnera notamment cette soirée organisée par ACT en novembre 2019 à l’Arena: Hans Zimmer, annoncé en très grand au centre de l’affiche. Le concert est entièrement dédié à la dernière superstar des musiques de film («Gladiator» et «The Dark Knight» parmi tant d’autres). En revanche, le compositeur ne sera pas présent. Sauf que pour le savoir, il faut, de un, comprendre ce que signifie le «curated by Hans Zimmer» inscrit en tout petit sur l’affiche, et, de deux, lire la très longue présentation publiée sur le site web pour apprendre, quoi donc? que l’orchestre sera dirigé par Gavin Greenaway, que Zimmer «tient en haute estime».

On pourra citer également la soirée dédiée à Ennio Morricone, ce vendredi au Théâtre du Léman. Certes, le public averti ne s’attend pas à retrouver le maestro, 91 ans. Mais tout de même, elle reste très discrète, la mention du chef d’orchestre, Marco Seco. Le public est-il trompé sur la marchandise? Dans ce cas, quelle disposition légale règle cet aspect?

Question posée à Nicola Meier, avocat spécialisé dans les droits des artistes: «Il faut bien séparer la question des droits d’auteur, qui ne concernent que les interprètes dans ce cas, et la question de la concurrence déloyale. Cette dernière fait l’objet d’une loi qui interdit l’usage de tous procédés déloyaux pour vendre un produit. Par exemple, lorsque l’on annonce la venue d’un orchestre reconnu à travers le monde, alors qu’il ne s’agit que d’une pâle copie par des musiciens amateurs, même si la «marque» de l’orchestre n’est pas protégée, ceci constitue une tromperie». Et Nicola Meier d’évoquer également les nombreux «tribute bands» actuellement très en vogue: rien n’empêche, dit-il, de jouer le répertoire d’un autre. «Mais le spectateur doit être conscient qu’il ne s’agit pas de l’original.»

F.G.

Créé: 09.01.2020, 23h10

Ce qu'il faut retenir

Affiche Des fans se disent trompés par le nom de l’orchestre annoncé.

Licence L’organisateur soutient qu’il est dans son bon droit.

Loi Si le client est trompé, il peut s’agir de concurrence déloyale.

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