Le Grand Théâtre ausculte la tragédie de «Medea»

LyriqueL’allemand Christof Loy met en scène l’œuvre phare de Luigi Cherubini. Interview.

Christoph Loy: «Medea donne la possibilité de comprendre le sentiment de désespoir et les monstruosités qu’il peut générer.»

Christoph Loy: «Medea donne la possibilité de comprendre le sentiment de désespoir et les monstruosités qu’il peut générer.» Image: FRANK MENTHA

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Cinq spectacles en cinq saisons: l’Allemand Christof Loy est un habitué du Grand Théâtre. Sa nouvelle aventure se nomme Medea, opéra charnière de Cherubini présentée dans une nouvelle production. Alors que les répétitions se suivent, le metteur en scène nous livre son regard sur une œuvre et un personnage complexes.

Quelle approche avez-vous adoptée en plongeant pour la première fois dans cet opéra?

Assez vite j’ai ressenti la nécessité de comprendre les raisons qui génèrent la rage et la violence chez Médée. Pour y parvenir, il faut à mon sens dépasser la notion spectaculaire de la femme-monstre et aller au cœur de ses fragilités, de ses faiblesses et de ses blessures. Après cette première réflexion, j’ai procédé d’une manière qu’on pourrait qualifier d’archéologique. Je suis entré dans l’univers social et culturel qui entourait Cherubini et j’ai pu constater que Beethoven a traduit les mêmes idées, presque à la même époque, dans Fidelio. On est là au cœur des drames conjugaux et dans une perte de confiance en l’être humain. Ce qui est un grand paradoxe, alors même que les idées humanistes des Lumières triomphent en France et en Europe.

Avez-vous envie de donner au public la possibilité de compatir ou de comprendre les gestes de Médée?

La compréhension, oui. Et la compassion, peut-être au troisième acte, quand Médée tue ses enfants. Si on prend de la distance, on réalise que Cherubini a voulu peindre un tableau social en se servant d’une musique assez monolithique. Il a représenté une société rigide qui ne laisse pas de place à ses côtés sombres. A la fin du premier acte, Médée fait face à cette société. A partir de ce moment, Cherubini opère une sorte de zoom sur son personnage principal, scène après scène, jusqu’à lui consacrer une place très dominante dans le troisième acte. C’est de ce mouvement-là que je veux rendre compte.

Comment incarner alors ce personnage complexe?

Il faut que la cantatrice soit en accord avec cette figure tragique, et ce en dépit du jugement moral qu’elle peut lui réserver. L’empathie est un aspect crucial si on veut saisir les pulsions de Médée, figure qui peut éprouver de l’amour et de la haine pour la même personne. Ce que j’aime dans cette œuvre, c’est qu’elle permet de comprendre le sentiment de désespoir et les monstruosités qu’il peut générer.

Votre travail est marqué par le goût de la transposition. Dans quel univers ferez-vous évoluer cet opéra?

J’ai beaucoup travaillé avec Herbert Murauer, en charge des décors et des costumes, pour trouver une sorte de quadrature du cercle. Pour l’anecdote, peu de temps après avoir accepté cette production, je suis allé voir un spectacle en Grèce, au théâtre d’Epidaure. J’ai mesuré là-bas toute la grandeur d’une tradition scénique, qu’il n’est bien sûr pas possible de reproduire dans une salle. Cependant, j’ai voulu garder quelques éléments admirés dans cet écrin. C’est ainsi que la fosse du Grand Théâtre a été soulevée considérablement pour intégrer l’architecture de la scénographie. A cela s’ajoute un élément sculptural du décor, qui fait référence à la fois au théâtre grec et à la Renaissance, époque marquée par la redécouverte de la culture classique.

Comment expliquez-vous que cette œuvre ait disparu des scènes pendant très longtemps?

J’ai l’impression que la musique de Cherubini demande au chef d’orchestre et aux interprètes de se positionner avec clarté, alors que l’œuvre se situe entre deux esthétiques. D’un point de vue orchestral, il ne faut pas tomber dans la lourdeur. Il faut à mon sens camper sur une certaine légèreté, être sur la ligne de Toscanini, qui a su réduire la voilure et donner des couleurs saisissantes aux instrumentations, aux phrasés. Plus tard, des chefs comme Harnoncourt et Gardiner ont donné un nouvel élan et transmis le courage de se confronter à cette pièce.

«Medea» comporte de nombreux airs et des passages choraux très exigeants. Est-ce que cela représente un frein au travail de mise en scène?

En ayant participé à la production d’opéras baroques, j’ai appris à être inventif face à des situations complexes. Avec Cherubini, on trouve déjà des éléments qui font penser à Wagner; il y a de grandes scènes où la musique domine longuement et précède l’avancée du récit. Le drame est donc plus transparent. Mais les difficultés demeurent dans le chant; c’est très dur pour tous les rôles. Il y a partout des problèmes de tessitures, des passages où il faut être légers et avoir en même temps du coffre, notamment dans les récitatifs. Je n’ai rien connu de plus exigeant jusqu’à aujourd’hui.

«Medea», Grand Théâtre, dès ce soir à 19 h 30 et jusqu’au 12 avril. Souffrante, Jennifer Larmore est remplacée par Alexandra Deshorties dans le rôle-titre.

Créé: 07.04.2015, 19h23

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