L’«Histoire du soldat» vire au cauchemar d’un soldat

CritiqueTortures, hallucinations, suicide: rien n’est épargné aux spectateurs de la production du centenaire, fourmillant d’idées originales. Ramuz et Stravinski étaient-ils à ce point prophétiques?

Du corps du soldat, le chirurgien ressort un petit violon. Son âme s'est envolée.

Du corps du soldat, le chirurgien ressort un petit violon. Son âme s'est envolée. Image: Alan Humerose

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Non, décidément, l’«Histoire du soldat» n’est plus cette fable cocasse d’un brave poilu d’antan, ce Faust du pauvre, ce récit burlesque à l’accent local qui pastiche les styles littéraires et musicaux. Mais avions-nous oublié que ce conte finissait si mal? Et que sait-on des émotions que cette histoire pouvait susciter chez les Lausannois de 1918, témoins à distance de quatre années de guerre? «Ce n’est pas trois jours, c’est trois ans!» comprend le soldat après coup.

Et cent ans jour pour jour après sa création au Théâtre municipal de Lausanne, l’«Histoire du soldat» est venue témoigner en ce même lieu devenu l’Opéra de Lausanne de ce qui a changé en un siècle, et de ce que peuvent nous dire encore Ramuz et Stravinski sur le monde d’aujourd’hui. Dès les premières secondes du spectacle de La Fura dels Baus, qui avait réactivé la querelle des anciens et des modernes avant d’être donné cinq fois entre vendredi et dimanche, on sait que ce ne sera pas une partie de plaisir, mais un coup de force qui dénonce les scandales d’une société moderne, à la fois aseptisée (l’hôpital), corrompue (la Bourse) et barbare (la guerre). En insistant lourdement sur la violence gratuite, quitte à créer le malaise et la nausée.

Dans la vision d’Àlex Ollé, le «soldat qui rentre au pays» de la fiction correspond au véritable Daniel Somers, soldat américain de retour d’Irak et dont on entend à trois reprises les extraits de sa terrifiante lettre d’adieu avant son suicide. Représenté dans son lit d’hôpital, le soldat est dans le coma, incapable de reconnaître sa famille et sa fiancée, mais son esprit, incarné par Sébastien Dutrieux, revit son passé dans un maelström de visions, d’hallucinations et de fantasmes, projetés sur les murs de la clinique. Certes, on ne peut mieux illustrer cette parole du soldat «Ils m’ont pris pour un revenant, je suis mort parmi les vivants», mais fallait-il l’accompagner d’une surenchère de flash-back insoutenables?

Extraordinaire d’intensité et de virtuosité, Sébastien Dutrieux nous fait comprendre sans peine qu’il est à la fois soldat et diable, victime et bourreau de sa propre déchéance. Certaines phrases prennent une signification cinglante grâce aux images. Ainsi, quand le soldat revient de chez le diable, on voit des chars sauter sur des mines. «La voiture est montée en l’air, elle prend le ciel en travers, elle glisse en l’air au-dessus des champs, combien de temps? Il n’y a plus de temps…» Idem pour la musique: la «Marche royale» résonne sur fond de combat de snipers dans des immeubles en ruine, et c’est vrai que cette marche de Stravinski fanfaronne de guingois, bouffie d’insolence et de lâcheté. Placés au-dessus de la scène, les sept solistes sont à la fois présents et absents, soulignant ou contredisant le déroulement de la pièce avec cet aplomb obsessionnel qui fait le sel de cette musique. Quand le texte et les notes résonnent pareillement, l’actualisation n’est en rien trahison. Mais le diable ne se cache-il pas plutôt dans la fascination de ce réalisme glaçant dont Àlex Ollé aurait pu se détacher plus souvent, comme quand il fait sortir du corps du soldat un petit violon? (24 heures)

Créé: 01.10.2018, 10h15

«Nous avons pris comme point de départ la lettre que Somers a laissée après son suicide»

Comment votre «Histoire du soldat» s'inscrit-elle dans le projet artistique de La Fura dels Baus?

Nous avions 20 ans lorsque nous avons créé La Fura dels Baus, et le langage scénique a été comme une explosion incontrôlable de l’imaginaire. La nécessité de partir de zéro, d’affronter la complexité, de parler du présent et du futur – ce sont les clés du travail de La Fura dels Baus. Dans le cas de «L’histoire du soldat», c’est le concept de «dramaturgie parallèle», que nous avons déployé ici pour expliquer à la fois l’histoire de Stravinski et notre histoire, qui est l’empreinte la plus «furesque».

Le contexte de la création a-t-il joué un rôle dans votre concept?

Oui, la première chose qui m’intéresse est de connaître le contexte dans lequel une œuvre est née. Par sa famille, Stravinski était lié à l’ancienne société tsariste. La révolution russe de 1917 lui a fait tout perdre et l’a empêché de retourner dans sa patrie. C’est vrai qu’il s’inspire d’un conte populaire russe, mais celui-ci est entrelacé d’éléments biographiques. Tout d’abord le violon, l’identification de l’âme à la musique, puis la perte de sa vieille Russie. L’enfermement dans un monde peut-être heureux, mais qui lui est étranger. Et l’impossibilité de rentrer chez lui, sous peine de tomber dans les griffes du diable!

Comment cette œuvre centenaire garde son actualité?

L’histoire peut parfaitement être extrapolée à n'importe quel conflit armé, en tout temps et en tout lieu. Nous avons pris comme point de départ la lettre que Daniel Somers a laissée après son suicide. Somers était un vétéran de la guerre d’Irak. De retour aux États-Unis, il a été atteint du trouble de stress post-traumatique. Incapable de surmonter l’angoisse que lui causait le souvenir de ses propres actes, il a décidé de mettre fin à ses jours à l’âge de 30 ans. En définitive, nous avons pris les éléments symboliques de la pièce pour les transposer dans une histoire vraie.

Pourquoi situez-vous l’action dans un univers fortement médicalisé?

La chambre d’hôpital nous permet de présenter l’histoire comme un flash-back: tout est déjà arrivé, tout se passe dans le monde mental du protagoniste, il s’agit d’un drame intérieur. Ainsi, on a pu intégrer l’univers faustien dans l’esprit du soldat luttant contre lui-même. Il gît dans son lit, plongé dans un sommeil mortel, et sa personnalité se décompose dans la dualité du soldat – la pensée – et du diable – le désir.

Propos recueillis par Petya Ivanova, collaboration Matthieu Chenal

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