Lisa Simone, fleur rieuse éclose sur un terreau de douleur

PortraitEn guerrière très pacifique, la fille de Nina a trouvé sa voie de chanteuse, malgré l’ombre maternelle.

Lisa Simone.

Lisa Simone. Image: Warner

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Ses éclats de rire et de voix tranchent dans le lobby du luxueux hôtel genevois où Lisa Simone reçoit en agitant avec enthousiasme ses dreadlocks. De loin comme de près, la chanteuse incarne la joie de vivre, de s’exprimer. Mais la femme sait que l’on ne vient pas seulement la visiter pour parler de son exubérance scénique ou de son nouvel album, le métissé et très rythmé «In Need of Love» (ndlr: qui vient de sortir, près d’un an après cet entretien). La petite fille qui vit toujours en elle sait que les journalistes l’approchent aussi pour toucher du doigt le mystère de sa mère, la grande Nina Simone.

Elle ne s’en révolte pas, joue le jeu, consciente de tout ce qu’elle doit à sa génitrice, en bien comme en mal. Mais, entre l’ombre et la lumière, Lisa Simone a tranché. «J’ai choisi le divertissement. J’aide les gens à oublier les troubles de ce monde. Ma mère portait le monde sur scène, j’ai choisi de le laisser à l’extérieur.» En ce qui concerne sa célèbre génitrice, reléguer dans le silence les souffrances passées semble plus tenir à une compréhensible pudeur qu’au déni ou au refus de faire face aux difficultés. Face à sa propre fille de 20 ans, RéAnna, elle fait tout son possible pour briser les chaînes de l’atavisme par sa présence, son attention.

La fille a fait la paix avec ses démons

Les sauts d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre (États-Unis, Afrique, Europe), les déménagements incessants, le ballottage entre sa mère, son père, les membres de sa famille font partie d’un passé désormais lointain. La fille a fait la paix avec ses démons, confesse des années de travail sur elle-même, de méditation, de yoga et même d’aérobic et de bodybuilding avant le chemin de la résilience. Une rédemption qui devait passer par la musique, voie qui lui a longtemps été symboliquement barrée – malgré des débuts précoces.

«Comme beaucoup de jeunes Noirs, j’ai commencé à chanter à l’église. Assez vite, j’ai participé, dès mon adolescence, à un groupe de reprises, avec des titres comme le «Street Life» de Randy Crawford. Mais quand j’ai voulu m’engager plus à fond, ma tante, qui était ma gardienne à l’époque, m’a avertie: «Tu ne vivras pas cette sorte de vie!» Comme j’étais bonne à l’école, j’ai abandonné la carrière de chanteuse.» Un obstacle que rappelle son patronyme, ce «Simone» emprunté par sa mère à Simone Signoret lorsqu’elle a dû se choisir un pseudonyme pour jouer du piano dans les bars, après avoir été rejetée d’une formation classique au début des années 50.

Comme tant d’Afro-Américains, Lisa Simone porte le poids de la ségrégation dans ses gènes. «Plus les choses changent, plus elles restent les mêmes… Les combats d’hier restent valables aujourd’hui, hélas. C’est effrayant. Sous les progrès réalisés grouillent toujours le racisme, la discrimination, la propagande.» Qu’un président noir ait dirigé son pays, les États-Unis, pendant huit ans, la réconforte toutefois sur un point. «Nos enfants peuvent se rêver dans tous les possibles désormais: astronautes, physiciens et même président. C’est possible, et cela ne peut plus nous être enlevé!»

L’armée pour chanter

Lisa Simone a trouvé son salut en Europe dans un verre de vin rouge. Début des années 90, celle qui a embrassé une carrière de militaire dans les forces aériennes américaines est basée à Francfort. Un soir, une amie l’emmène dans un bar où joue un pianiste et chanteur noir. «Le vin m’a poussée à chanter avec lui. Deux semaines plus tard, je recevais un coup de fil de Joan Faulkner (ndlr: chanteuse de gospel américaine basée en Allemagne). Nous avions le même coiffeur et mon amie avait parlé de moi à tout le monde dans son salon.» Les vertiges de la scène deviennent les plus forts.

Après plusieurs engagements auprès d’artistes comme Margarita Cantero, la star espagnole Raphael – et un concert triomphal en Suisse –, elle cède enfin à l’appel de la musique, malgré les avertissements du destin. Elle finit par briller dans des comédies musicales à Broadway. «Pour beaucoup, c’est le rêve d’une vie qui se réalise. Pour moi, c’était un bon chèque à encaisser.» À cette occasion, elle reçoit pourtant la visite de ses parents, Nina Simone et Andy Stroud, conscients d’un tournant dans sa carrière. «Après des années où je refusais leur soutien, c’était si bon de pouvoir partager leurs vues sur l’entertainment et de recevoir leur bénédiction.»

«Qu’est-ce que tu veux que l’on joue?»

Si tout le monde se souvient de la réunion, sur scène cette fois-ci, de la mère et de la fille, à Dublin en 1999, Lisa Simone a aussi gravé dans sa mémoire la visite de Nina à Chicago, pour la naissance de sa petite-fille, quelques mois auparavant. «Nous sommes allées au studio. Ma mère s’est assurée que personne n’enregistrerait et elle m’a demandé: «Qu’est-ce que tu veux que l’on joue?» Nous avons joué pendant une heure et elle n’en revenait pas que je connaisse toutes ses chansons. Pendant toutes les années où nous ne nous étions pas parlé, je l’avais gardée près de moi avec sa musique, sa voix…»

Quatre ans plus tard, sa mère décède. En 2008, Lisa sort «Simone on Simone», un album-hommage dans un habillage de big band, format conseillé par des pros inquiets de son âge. «Aux États-Unis, quand vous êtes une femme et que vous avez dépassé 21 ans, personne n’y croit.» Sa trajectoire se poursuit pourtant. En 2013, elle s’installe dans la maison de sa mère en France, où trône encore son piano. De cet exorcisme, elle sortira victorieuse, pacifiée. Toujours en quête d’amour comme le trahit le titre de son dernier album où la chanson «Legacy» reprend l’héritage pour mieux le digérer, mais aussi pour s’en distancer, clairement mais respectueusement.

Créé: 22.11.2019, 09h37

Bio Express

1962
Naissance de Lisa Celeste Stroud, le 12 septembre, à Mount Vernon, dans l'État de New York.

1975
Passe au Lycée de La Châtaigneraie, dans le canton de Genève.

1980
S’engage dans l’US Air Force.

1992
Choriste pour la star espagnole Raphael Martos.

1994
S’installe à Los Angeles, se produit sous le nom de L’Simone.

1995
Prend le rôle principal de la comédie musicale de Disney «Aïda».

1999
Naissance de sa fille RéAnna Simone Kelly. Chante sur scène avec sa mère à Dublin.

2003
Mort de sa mère, Nina Simone, en France.

2008
Sort l’album-hommage «Simone on Simone».

2015
Premier concert au Cully Jazz Festival.

En concert à Lausanne

Les Docks
jeudi 9 avril 2020 (20h30)
www.docks.ch

«In Need of Love», Lisa Simone, Elektra/Warner.

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