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«Ma mère disait de nous: «Bons à rien, propres à tout!»

Petit, musclé et pointu, le festival Nox Orae de Vevey ouvre vendredi. Interview de Jean-Hervé Péron, membre fondateur de Faust, groupe culte du «krautrock». Ach ja!

Jean-Hervé Péron, vétéran du groupe allemand Faust, dans sa jungle de sons et de cheveux.
Jean-Hervé Péron, vétéran du groupe allemand Faust, dans sa jungle de sons et de cheveux.
COURTESY OF IAN LAND

Honneur aux aînés. Le festival veveysan Nox Orae, qui tire ses cartouches vendredi et samedi prochains, ne manque pas de petits jeunes pour fourbir ses troupes. Mais l’époque réclame du vieux, de l’antiquité, du mythe, et à ce jeu-là rien de tel qu’une incursion dans l’univers des vétérans de cette neuvième édition, un rendez-vous qui se distingue toujours par le tranchant de son offre musicale.

Pourtant, si Faust (formé en 1971) détient cette année la palme de l’ancienneté, le groupe allemand de la nébuleuse du «krautrock» n’a pas encore perdu ses dents et gardé une fraîcheur et une audace sonique incisive, si ce n’est intransigeante, à tester par exemple sur leur album «Fresh Air», sorti l’an dernier.

«Je suis étonné de voir l’impact de ce qu’on a appelé le krautrock a eu sur pas mal de choses: ça tient le coup et plus ça vieillit, plus ça mûrit, c’est un peu comme un bon vin.» C’est Jean-Hervé Péron qui le dit. À 69 ans, le Français de ce collectif à géométrie variable dont il fut membre fondateur l’anime encore avec son acolyte Werner «Zappi» Diermaier. L’amateur de bizarreries sonores ne déçoit pas, d’emblée: le premier rendez-vous téléphonique tombe à l’eau car le musicien finit coincé dans un embouteillage, trop pressé de récupérer en magasin une embouchure pour son cor de chasse! Après les guitares branchées à des transistors, les expérimentations se poursuivent sur d’autres pistes, la liberté en étendard…

«Tout ce mouvement était basé sur le désir de faire des expériences, mais aussi sur le principe de la joie, du dilettantisme éclairé. Des valeurs autant éloignées de la musique classique, très rigoureuse et disciplinée, que du rock, souvent simple et rigide avec des paroles pas très développées.» Apôtre d’une musique «joviale mais virulente qui cherche à pénétrer dans la tête des gens», le bonhomme ne mâche pas ses mots.

Yeux bleus et petite culotte

Arrivé en Allemagne à cause «d’une paire d’yeux bleus et d’une petite culotte blanche» – et d’une bouche qui chantait très bien Dylan et Baez –, Jean-Hervé Péron fuyait aussi la France de sa jeunesse. Retrouvé en juin 1968, après un périple américain aux nombreuses accointances beatniks et hippies, son pays est aux prises avec une excitation politique désordonnée. «La révolution était ratée, l’aveuglement la règle, mais tous les groupuscules, trotskiste, stalinien, jeunesse communiste, plutôt que de se tenir par les coudes s’en servaient pour se donner des coups. En tant que pacifiste convaincu, je n’étais pas le bienvenu.»

Dans cette Allemagne du Nord désormais si chère à son cœur, armé de sa guitare, de sa trompette et de son sac de couchage, le Français ne tarde pas à se lancer dans des aventures musicales qui le mèneront à la formation de Faust avec cinq autres compères musiciens, le producteur «visionnaire» Uwe Nettelbeck et l’ingénieur du son Kurt Graupner, «ingénieux, curieux et inventeur de machines, il réalisait beaucoup avec très peu». «Nous avions tous des origines très différentes, mais nous étions réunis par une motivation sans faille et un ras-le-bol générationnel. Cela explique le caractère hétérogène de la musique du groupe où nous jetions toutes nos influences sonores depuis le stade embryonnaire – et nous continuerons jusqu’au fauteuil roulant! Ma mère disait de nous: «Bons à rien, propres à tout!»

Avec Guru Guru et Popol Vuh

Dans l’effervescence de la période où Miles Davis met de la distorsion à sa trompette, Guru Guru, Amon Düül, Popol Vuh, Can et bien sûr Kraftwerk sévissent déjà en Allemagne. La joyeuse bande d’expérimentateurs ne tarde pas à se faire signer par Polydor, sortant un premier album éponyme aussi révolutionnaire dans ses sons que dans sa forme: un LP transparent imposé de manière têtue à une maison de disques sceptique, façon de laisser libre cours à l’imagination visuelle des auditeurs. «Nous avions trouvé notre nom juste avant, lors d’une soirée bien arrosée. Faust, c’est le poing en allemand, le poing de la révolution donc. Mais c’est aussi le héros de Goethe, qui vend son âme au diable. De notre côté, c’était plutôt à l’industrie de la musique!»

Viré par Polydor – «on n’était pas tout à fait les nouveaux Beatles» –, Faust fut d’ailleurs repris par le jeune label Virgin Records de Richard Branson, source de l’appellation «krautrock» créée (infligée?) par les Anglais à cette grande marmite de musiques venues du pays de la choucroute. Une étiquette que Faust prend d’ailleurs à son compte dans le titre d’ouverture de l’album «Faust IV» de 1973. «Le krautrock est un grand parapluie qui couvre beaucoup de styles. Celui de Berlin, de Munich, de Düsseldorf, de Hambourg et celui de Faust, qui se définit le mieux par l’anarchie, le dilettantisme et le dadaïsme. Pour les Anglais, kraut c’est une façon de dire: les Boches.» L’appellation a tout de même gagné sa postérité. «Leurs intentions n’étaient pas bien méchantes. L’humour des Anglais est vachement bien… tant qu’ils ne parlent pas des Allemands.»

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Nox Orae, une sélection

Wooden Shjips

L’expérimentation se poursuit sur des voies doucement psychédéliques avec le groupe de San Francisco qui sait à merveille faire planer son rock dans des cieux légèrement abrasifs et qui vient de sortir l’album «V.», le 5e depuis 2007. Ve 31 août (20h45)

Ariel Pink

Parangon d’une pop post-moderne, transformiste par amour du passé et parasitée par fascination du low-fi, le chanteur américain fait figure de héros du contemporain, c’est-à-dire de ce qui ne passe pas. Plus? Ve 31 août (23h45)

Fat White Family

Il faut vite assistera un concert de ces Anglais qui rendent un hommage joliment déviant au rock insulaire. Avant qu’ils n’implosent. Seuls deux albums au compteur de ces tordus qui savent aussi trousser des mélodies chafouines. Sa 1er sept. (23h30)

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