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Montreux couronne le jazz et attise le rock

Interview de la programmatrice Michaela Maiterth, à la tête d’une forte édition 2018.

Lors de la conférence de presse du Montreux Jazz Festival, mardi, il y avait de quoi jubiler pour deux types d’amateurs de musique. Les fans de jazz d’abord qui ne pouvaient que se réjouir de la création d’une «House of Jazz» dans le Petit Palais du Montreux Palace. Dès cet été, le Jazz Club va y migrer, profitant d’une salle cossue de 600 places et d’un concept global, comprenant, à l’étage, une magnifique terrasse et, sous la Coupole, les workshops, des animations, des jams et les New Talent Awards. Le hangar tout en longueur du Centre des congrès fait partie du passé et le jazz va pouvoir s’épanouir dans un lieu à sa mesure, environnement qui soignera aussi l’accueil que l’expérience complète d’une visite festivalière.

Mais les fans de rock n’étaient pas en reste avec une programmation de l’Auditorium faisant la part belle à la musique du diable et à ses phalanges électriques: Jack White, Nick Cave, Nine Inch Nails, Queens of the Stone Age, Iggy Pop. N’en jetez plus! Le Montreux Jazz est coutumier d’invités prestigieux issus de l’histoire du rock – Deep Purple pointe une énième fois – et de ses derniers avatars. Mais cela fait longtemps que le festival n’avait pas effectué un tel tir groupé, réunissant les meilleurs représentants du garage, du punk, du hard ou de l’indus.

Responsable d’une bonne partie de ces petites merveilles, la programmatrice en chef du Montreux Jazz Festival, Michaela Maiterth – à l’œuvre depuis 1990 – commente cette 52e édition pleine de promesses.

Cinq ans après le retour en force du jazz à Montreux, avec la création du Jazz Club, cette musique trouve enfin un digne écrin?

Il fallait que l’on trouve quelque chose, mais il n’y avait pas d’autres endroits qui s’imposaient. Chaque année, nous tournions dans tous les recoins du bâtiment du Centre des congrès pour dénicher un lieu plus propice. À Montreux, on pense parfois un peu lentement! (Rires.) Le Palace utilise le Petit Palais pour des banquets, des mariages, et, d’un autre côté nous ne voulions pas non plus augmenter excessivement le coût des infrastructures. Mais il fallait que l’on cherche de meilleures conditions, tant pour le public que pour les musiciens. Le club était si bas de plafond qu’un musicien de 2 mètres arrivait à peine à monter sur l’estrade!

Que va changer ce nouvel emplacement?

Cela va nous donner plus de confort. Avant, il suffisait qu’il y ait un piano ou un marimba sur scène pour que cela pose des problèmes. Désormais, nous avons de la hauteur, de l’espace, ce qui va permettre de faire monter les gradins pour donner une meilleure visibilité au public. Cela ne règle pas forcément tout: je me demande encore comment nous allons caser tous les musiciens du Matthew Herbert Brexit Big Band! Le bâtiment, qui permet d’accueillir d’autres animations, servira aussi de lieu récréatif où boire un verre en terrasse.

Cette évolution démontre-t-elle que le Festival croit à un renouveau du jazz?

Oui et j’en suis très contente. À Montreux, nous avons toujours abordé le jazz de manière très ouverte. Cette musique vient du gospel, du blues, c’est un style qui se mélange. On l’a vu avec la fusion, les influences indiennes ou africaines. Nous n’avons pas une approche de puristes. Le jazz peut évoluer du côté de l’expérimental, mais aussi de la pop et c’est très bien ainsi. Quand Jamiroquai a découvert Roy Ayers à Montreux, il était inarrêtable. De N.E.R.D. et Erykah Badu à D’Angelo et Mos Def, ces artistes sont souvent venus au Festival avec des jazzmen. Le hip-hop est l’enfant du jazz, il va à la même église que ses parents. Et n’oublions pas de s’amuser, de suivre nos envies. Nous n’avons pas de devoirs académiques.

Le rock est plutôt bien servi cette année aussi?

Il vient du blues, non?

Sa présence en force vient d’une volonté ou d’opportunités?

Plus une question de chance. Cette année, beaucoup d’artistes tournaient en Europe et beaucoup d’entre eux n’étaient jamais venus, comme Jack White – en tout cas pas sous son nom –, Nine Inch Nails ou Nick Cave. Ce n’était pas faute d’essayer, mais ça ne collait jamais. Nous sommes donc très contents de les accueillir enfin.

Le rock, c’est aussi une tradition montreusienne?

Claude (Ndlr: Nobs) a toujours adoré, à cause de ses racines dans le blues, le rhythm’n’blues. Eric Clapton ou Jimmy Page et Robert Plant viennent de là.

Il a été facile de signer les rockers de 2018?

Il faut s’y prendre toujours plus à l’avance car les agents savent de plus en plus tôt quand leurs artistes tournent. Avant, nous commencions à programmer vers février. Maintenant, je suis déjà en train de viser l’an prochain, certains me balancent déjà des noms.

L’effet Montreux joue-t-il toujours?

J’ai l’impression qu’il y a encore des musiciens que l’expérience attire. On leur donne beaucoup de libertés, on discute parfois des avant-groupes et ils ont du temps à disposition, ce qui n’est plus toujours le cas dans des festivals plus minutés.

Mais les artistes qui font de longs concerts sont de plus en plus rares, non?

Ce sont plutôt les vieux, parce qu’ils ont un répertoire, qu’ils sont à l’aise et se sentent plus libres de s’amuser.

Les jeunes ont la pression?

Oui, n’oublions pas qu’à l’époque les tournées étaient promotionnelles et il y en avait moins. Les maisons de disques prenaient en charge de nombreux frais. Cela permettait des soirées à 5, voire même 8 groupes! Il suffisait qu’un musicien soit en vacances dans le coin et hop! il se retrouvait sur scène. C’est pour ça que le programme n’était plus imprimé sur les affiches: il ne correspondait jamais à la réalité.

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Un Stravinski pour la voyoucratie rock

Un tir groupé, à l’artillerie lourde. De mémoire de ce siècle, jamais l’Auditorium Stravinski n’avait aligné autant de grosses légumes sur son étal principal. La salle de 4000 personnes debout s’apprête à recevoir du 29 juin au 14 juillet la nouvelle génération des légendes rock, doublant l’effet «ouah» d’une solide cohérence musicale et historique. À la déception, l’an passé, d’une édition aux guitares absentes, le 52e chapitre répond par un alignement de musiciens à instruments très amplifiés, avec en figures tutélaires Iggy Pop et Alice Cooper, septuagénaires, Américains, rescapés, inventeurs d’une certaine furie électrique et d’une éthique de la défonce que le dernier avait mis en pratique dans les rues de Los Angeles avec son club de vedettes, les Hollywood Vampires. L’âge venu, il réactive l’affaire et installe à la guitare son contemporain Joe Perry, d’Aerosmith, et à la basse l’acteur Johnny Depp. De quoi bien occuper sa retraite. Van Morrison, Deep Purple et Steve Winwood assurent la branche britannique du bon rock à papa.

Les rejetons, à présent: Jack White, Queens Of The Stone Age, Nick Cave & The Bad Seeds (photo), Billy Idol… Impressionnant! Quant aux héritiers ayant troqué leurs guitares contre des séquenceurs, le Strav’s’offre deux cadors du genre: Nine Inch Nails et Massive Attack. Boum!

Derrière ce peloton rock dont rêverait tout festival, le MJF n’oublie pas le groove, et concocte là aussi une affiche solide. En groupe et sous l’acronyme de N.E.R.D., Pharrell Williams revient au Stravinski, cinq ans après avoir fait l’événement (décevant) de son concert solo, quand il régnait en «Happy» sur la planète pop. La soirée rassemblant Zucchero et Aloe Blacc devrait tenir ses promesses ainsi que, le lendemain, celle réunissant Rag’N’Bone Man et Angus & Julia Stone. La Brasil Night fait son retour avec Gilberto Gil, et Jamiroquai se charge de donner une ultime ruade d’énergie, le samedi 14 juillet. Deux semaines plus tôt, le vendredi 29 juin, cet incroyable marathon aura débuté par la seule soirée «hors cadre», mais particulièrement aguicheuse: une ouverture avec le crooning piémontais de Paolo Conte et l’hédonisme pop d’Étienne Daho. François Barras

Treize ans après un premier passage montreusien dans le «petit» Miles Davis, la bande à Josh Homme revient à l’étage supérieur. Elle a eu le temps, depuis, de s’imposer en machine de guerre quasi pop, ciselant pour le bonheur des uns et le malheur des autres des disques relativement affranchis de la hargne métallique des débuts.

Pour beaucoup, Trent Reznor est à l’electro ce que Bob Dylan fut au rock: un bâtisseur, un alchimiste, un visionnaire. Il y a longtemps que l’Américain ne place plus les albums tout numériques de Nine Inch Nails au sommet des charts. Mais il continue de produire, entre deux tournées et trois BO de films. Le Strav’ sera juste assez grand pour asseoir la taille de son culte.

L’empereur pop français ne se repose pas sur ses lauriers. À 62 ans, il affiche un appétit de jeune homme, chamboulant à l’automne dernier, et en cuir très gay, la rentrée discographique. «Blitz», un disque comme un (e fermeture) éclair, preuve très électrique que Daho sait encore draguer en musique. «Psychadélique», comme il le néologise depuis 1986.

Le natif de Detroit a offert au rock garage une seconde jeunesse avec ses White Stripes et aux chœurs de stade (mais aussi de bistrots, de soirées entre potes et de cortèges de carnaval) un hymne définitif avec son «la-lala-lalala» du tube «Seven Nation Army». Guitariste virtuose, rocker érudit, merveilleuse tête de lard, Jack White est la première et dernière star rock de ce siècle.

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Une House of Jazz pour le grand bleu

Maintenant que le Montreux Jazz a instauré un temple luxueux, largement dévolu à la musique qui lui sert de carte de visite depuis plus d’un demi-siècle, voyons de quel marbre il se chauffe. La nouvelle salle du Montreux Jazz Club – qui double sa capacité d’accueil, de 300 à 600 places – accueille au moins deux soirées qui tapent dans le haut du panier du jazz américain, avec des artistes qui font partie des rares élus du genre à pouvoir se targuer d’une réelle aura populaire. En une poignée d’albums aux penchants soul et pop, le chanteur Gregory Porter a indéniablement gagné ses galons dans le cœur d’un large public, réactivant, sur une note masculine, le succès des vocalistes, alors que cette place était souvent occupée par des femmes. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si son dernier enregistrement collectionne les reprises de Nat King Cole, prédécesseur légendaire.

Du côté des purs instrumentistes, il faut assurément signaler la venue du Brad Mehldau Trio, formation de toute première classe portée par un pianiste qui conjugue raffinement extrême et empathie blues. Pour rester dans la famille des claviers, la vigueur et l’inventivité de Jason Moran, la subtilité et l’intransigeance de Carla Bley, ou encore la souplesse et le swing de Chick Corea se posent aussi bien là. À noter, pour une fois, l’absence de Herbie Hancock…

Pour ne pas fâcher les homonymes, les deux Avishai Cohen – le bassiste et le trompettiste – figurent à l’affiche, mais, attention, ce n’est pas deux pour le prix d’un! Dans les démarches aventureuses, plus proches de certaines expérimentations sonores, il faudra compter avec le guitariste Eivind Aarset, spécialiste norvégien des effets de cordes ou de la formation R + R = Now qui compte dans ses rangs le pianiste Robert Glasper et le trompettiste Christian Scott. Parmi les projets plus métissés, le Brésil fait dans la finesse avec Joao Bosco et le mandoliniste Hamilton de Holanda. Mais la «maison du jazz» montreusienne est ouverte à tous et entrouvre aussi ses portes à des représentants d’un songwriting bien rythmé comme Selah Sue ou Hugh Coltman.

En matière de trio, il est difficile de faire mieux, surtout lorsqu’un piano est de la partie. La formation avec laquelle Brad Mehldau a forgé sa légende fait figure d’incontournable dans l’offre jazz de Montreux. Son dernier album de 2015, «Blues and Ballads», touchait la grâce d’un blues à l’élégance émotionnelle et le trio promet un nouvel enregistrement pour le mois prochain.

Sur les ponts jetés entre jazz et musiques traditionnelles, l’oudiste Dhafer Youssef a déjà accompli de nombreux exploits, que ce soit en compagnie de Paolo Fresu, de Tigran Hamasyan ou de Bugge Wesseltoft (avec lequel il était à Montreux en 2004). Trois ans après son dernier passage au Festival, le Tunisien à la voix magique est de retour, tout en charmes orientaux.

Pas très jazz, le vétéran du Velvet Underground. Mais, par son amour des expérimentations de toutes sortes – aussi bien collaborateur de Terry Riley que producteur de rock barré –, John Cale gagne facilement sa place dans cette maison ouverte à toutes les aventures soniques. Récemment à Antigel, le complice de Lou Reed pour «Songs for Drella» aime dérouter.

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Lab bien branché

Souvenez-vous du film «Aquatic Life», qui daubait gentiment le capitaine Cousteau avec l’acteur Bill Murray. À intervalles réguliers, un musicien apparaissait pour des reprises savoureuses de David Bowie à la sauce brésilienne. Seu Jorge, dont ce n’était pas la seule qualité (l’album «América Brasil O Disco»), revient à ce répertoire en hommage au Thin White Duke.

Rebaptisé en espace de découvertes, d’expérimentations, de curiosité, (parfois) de culte et (souvent) de branchitude, le Lab cisèle à chaque nouvelle édition son ADN, loin du «Stravinski bis» que son ancêtre du Miles Davis Club représentait souvent. La carte montée par David Torreblanca et Remy Bruggmann sert ainsi de tout, du plus ou moins connu, du peu ou prou confirmé, du genre bien caréné ou extrêmement métissé, au gré de l’éclatement des genres caractérisant la pop nouvelle. En somme: un Polaroid assez juste de la musique urbaine en 2018, voire la saison printemps-été 2018, tant les modes vont et viennent.

Parmi la cinquantaine d’artistes au compteur de seize soirées, on coche le menu hip-hop du 11 juillet, parce que le MJF s’offre la nouvelle garde américaine du genre, notamment Tyler, The Creator, ancien milicien du collectif Odd Future, parmi les inventeurs actifs d’un rap malaxé, chamboulé, étiré, gavé de codéine et d’effets de bouche. L’affiche propose ses compatriotes et coreligionnaires Playboi Carti et A$AP Twelvyy. Le 30 juin se récite aussi en rimes, sur une aire géographique plus francophone avec Deen Burbigo, La Smala, Hamza et cetera.

Au bénéfice d’un album bien accueilli et produit par une moitié de Daft Punk, Charlotte Gainsbourg retrouve le festival, dans un registre de chanson électronique et indolente que la chanteuse, comédienne et modèle (et fille de Serge) maîtrise parfaitement. La hype française sera mieux incarnée encore dans les frous-frous discoïdes de L’impératrice ou les roucoulements languides des bien nommées Brigitte, soutenues par Juliette Armanet et sa récente Victoire de la musique. Les amoureux des belles voix, très présentes au fil des deux semaines (Tamino, James Bay, Jacob Banks, Ben Howard, Isaac Gracie), ne devront pas se tromper de soir et tomber le 5 juillet dans les hurlements roboratifs de Gojira, chefs de file du metal français voire mondial, accompagnés à Montreux par Igorrr et Zeal & Ardor. Rescapé à tous les niveaux, anciennes vedettes grunge, Alice In Chains constitue l’interrogation absolue du 7 juillet.

Groove rock, enfin, avec la soirée du 3 juillet et la présence de Gary Clark Jr, avec aussi Mahalia et Leon Bridges. Le Texan a remis au goût du jour le rhythm & blues à solo, entre un Stevie Ray Vaughan et les Rolling Stones – dont il a assuré il y a dix ans la première partie de leur tournée mondiale. Virtuosité et bons riffs à tous les étages, bien que le Lab se situe au rez-de-chaussée. François Barras

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