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Mozart servi sur un plateau de téléréalité

Jean Liermier transpose «Così fan tutte» dans le monde de la télévision. Reportage en répétitions.

Au pari dangereux de la séduction, Guglielmo (Robert Gleadow) et Ferrando (Joel Prieto) se brûleront les doigts.
Au pari dangereux de la séduction, Guglielmo (Robert Gleadow) et Ferrando (Joel Prieto) se brûleront les doigts.
Alan Humerose

«Così fan tutti» et non pas «tutte» aurait dû titrer Lorenzo da Ponte, évitant ainsi la stigmatisation des femmes qui pèse encore sur l’opéra de Mozart dont il a écrit le livret. Così fan tutti: ainsi font-ils tous, les hommes comme les femmes. Dans la bouche de Jean Liermier en répétition sur le plateau de l’Opéra de Lausanne, cela se traduit par cette injonction aux interprètes masculins et féminins: «Cette situation doit résonner en nous, nous rappeler nos vies, nos limites.»

Pour que ces fluides se matérialisent sur scène, le directeur du Théâtre de Carouge-Atelier de Genève déploie une énergie phénoménale, bousculant les chanteurs, bondissant sur scène pour les empoigner par la ceinture, déplaçant des accessoires à mesure que la scène se déroule. Omniprésent, ubiquiste, courant sans cesse, Jean Liermier s’applique à densifier le moindre regard, la plus petite intention, pour que chaque interaction devienne haletante. «Il faut qu’on soit tous captivés par le simple fait que ce garçon s’assoit à côté de cette fille. Chaque geste devient un événement.» Précis, attentif, expressif, Joshua Weilerstein à ses côtés conduit les chanteurs dans cette même tension contenue dans la musique. Le directeur artistique de l’Orchestre de Chambre de Lausanne, pour sa première production lyrique, est sur l’exacte même longueur d’onde que l’homme de théâtre genevois.

Lorsqu’il met en scène une œuvre ancienne, Jean Liermier se demande toujours comment intéresser les spectateurs d’aujourd’hui avec une intrigue en l’occurrence passablement «tordue». Deux hommes aiment deux sœurs d’un amour réciproque et sont sur le point de se marier, mais un vieux cynique, Don Alfonso, les fait douter de la fidélité de leurs fiancées. Il leur propose une expérience qui consiste à simuler un départ, prendre une autre identité et tenter de séduire les filles en inversant les rôles. S’inspirant des scénarios les plus cyniques de certaines émissions de téléréalité comme «Mon incroyable fiancé» ou «L’île de la tentation», le metteur en scène actualise totalement le propos. Il exploite la tentation de voyeurisme qui réside en chacun de nous et qui a fait le succès de ces séries: «Il s’agit de poser un cadre, un studio de tournage. Alfonso est le producteur de l’émission. En pariant une vulgaire poignée d’argent, il va convaincre deux jeunes militaires écervelés, Guglielmo et Ferrando, de mettre à l’épreuve la constance de leurs fiancées respectives, Fiordiligi et Dorabella, sous l’œil des caméras.»

Intertitre

Dans la répétition de deux séquences décisives de l’opéra de Mozart, début octobre, le metteur en scène fait cependant oublier le cadre a priori artificiel du dispositif scénique pour se concentrer sur la matière psychologique très contrastée des deux couples impliqués dans ce jeu du désir. Dorabella est la première à céder aux avances de Guglielmo. Changeant ses plans initiaux d’une scène centrée sur le lit, Jean Liermier insuffle à Stéphanie Guérin qui incarne Dorabella l’idée de s’emparer de son drap de lit pour en faire un véritable tourbillon volant. «Sa joie, c’est presque un cri, lui lance-t-il. Dorabella a le pouvoir de l’amour, c’était sublime, elle vole, elle ne touche plus terre, elle jubile devant Fiordiligi: «On est des femmes libres, pas des bigotes, on aura tous les hommes de la terre, utilise ton corps!»

De son côté, Fiordiligi résiste fièrement. Mais, après un instant d’abandon face au désespoir (simulé ou ressenti?) de Ferrando, la jeune femme s’enferme dans sa culpabilité. «On suppose, explique Jean Liermier à Valentina Nafornita, qu’il a dû se passer quelque chose en coulisses qui a tout chamboulé, elle a dû donner un baiser à Ferrando et en a éprouvé du plaisir, mais en même temps, elle ne peut pas se l’autoriser. Dans cet air, elle se fait une opération à cœur ouvert, il y a quelque chose du spasme, le corps entier vibre entre le désir et la honte. Ça ne doit pas être cérébral!»

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Lausanne, Opéra Du di 28 octobre au me 7 novembre. Rens.: 021 315 40 20 www.opera-lausanne.ch

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