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Quand la musique classique dévale les pentes

Pour son 25e anniversaire, le Verbier Festival célèbre ses stars avec une envie d’excellence intacte.

Charles Dutoit, chef d'orchestre, lors de l'édition 2017 du Verbier Festival. (image d'archives)
Charles Dutoit, chef d'orchestre, lors de l'édition 2017 du Verbier Festival. (image d'archives)
FLORIAN CELLA

C’est une histoire qui atteint cette année le quart de siècle et qu’on pourrait imaginer raconter en une soirée, une seule. On ferait alors le récit à un festivalier qui n’aurait jamais enchaîné les lacets pointus menant à la station alpestre valaisanne qui nous concerne. Et qui n’aurait pas non plus franchi les seuils donnant accès aux concerts qu’accueillent ces lieux haut perchés. Pour initier le mélomane, on l’inviterait donc au grand gala du 25 juillet, qui se déploiera lors d’une longue soirée musicale dans la salle des Combins. C’est ici, en son épicentre, que le Verbier Festival fêtera son anniversaire et qu’il fera aussi, si jamais il le fallait, la démonstration de sa puissance dans le paysage des événements culturels de l’été.

En parcourant le programme et la copieuse liste des invités de la soirée, le même mélomane constatera que la plupart des grands interprètes des dernières décennies – des figures qui, par ailleurs, ont conféré à l’événement l’éclat que l’on sait – défileront sur la scène aux côtés de l’Orchestre de chambre du festival. Des noms pour donner la teneur du casting? Commençons par les pianistes, par Martha Argerich, qui a écrit des pages indélébiles dans la station. Mais aussi par Evgeny Kissin, dont la première apparition remonte à plus de deux décennies, à une époque où le monde découvrait ses talents. Il faudrait citer encore Daniil Trifonov et son maître et pédagogue, Sergei Babayan, et ne pas oublier Denis Matsuev et András Schiff, Mikhaïl Pletnev et Yuja Wang. Pour tous les autres solistes, l’affiche est à l’avenant, avec une cascade de noms que personne n’ignore: de Renaud Capuçon à Maxime Vengerov, de Thomas Quasthoff à Mischa Maisky, de Martin Fröst à Ilya Gringolts.

L’initiative de Martin Engstroem

La liste partielle n’est que la pointe visible ou, si l’on préfère, la vitrine d’un modèle unique qui a permis au Verbier Festival de s’enraciner et de s’épanouir relativement vite. Regardons de plus près cette success story. Dès ses premières esquisses et ses premiers pas, on retrouve un nom: celui de Martin Engstroem. Mélomane averti et manager déjà aguerri dans le monde du classique, le Suédois fréquente à l’époque, comme beaucoup de ses compatriotes, ces hauteurs valaisanes durant l’hiver. Un jour, il y a près de trois décennies, il s’y rend en saison chaude et repart assombri par le triste spectacle qu’offre la station. Partout, des chalets aux volets fermés, des magasins vides et des rues désertes. Bref, Verbier somnole. Alors, pourquoi ne pas y implanter un rendez-vous musical d’été, un peu comme cela se fait déjà à Aspen, au Colorado, où une manifestation montagnarde similaire prospère depuis quelques années? Son carnet d’adresses et ses facultés de persuasion auprès des sponsors lui permettent de lancer l’aventure en 1994. D’entrée, le programme artistique affiche des ambitions folles.

Un bol d’air pour les artistes

Après les difficultés initiales, après des déficits qui ont menacé de tout faire capoter, le festival atteint en une poignée d’éditions une vitesse de croisière acceptable et parvient ainsi à assurer sa viabilité. Au prix parfois de conditions tout à fait particulières. À Verbier, ce n’est un secret pour personne, les artistes perçoivent des cachets quasi symboliques et rigoureusement plafonnés. Ce qui n’éloigne pas pour autant les plus grands interprètes. Sans doute parce que la manifestation offre en échange des séjours prolongés et qu’ici, comme nulle part ailleurs, on prend le temps de souffler, de rencontrer longuement ses pairs, de jouer parfois avec eux sur scène lors des séries «Rencontres inédites». Voilà un bol d’air salutaire après une saison passée dans les chambres d’hôtel, les aéroports et les salles de concert. Armé aussi de trois orchestres – dont le principal et celui de chambre constituent des fleurons aux qualités enviables – le festival peut s’enorgueillir d’une Academy que des centaines de candidats du monde entier essaient d’intégrer chaque année.

Bref, à Verbier, le pari de l’excellence pris il y a vingt-cinq ans a été pleinement gagné. Le budget d’environ 9 millions de francs, les 40 000 billets émis pour chaque édition, dont la majorité trouve preneurs, mais aussi les 15 000 personnes qui s’y rendent et se contentent de l’offre gratuite, toutes ces données laissent apercevoir un engouement solide. Alors oui, le temps d’une quinzaine, Verbier retrouve des pulsations et comprend que les sonorités feutrées de la musique classique peuvent remplacer les vertiges qu’offrent les loisirs d’hiver.

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Le témoignage de quatre piliers cachés du festival

Une hôtelière orfèvre de l’accueil

Il trône dans les hauteurs de Verbier, sur les côtés d’un des derniers lacets de la station. Tous ceux qui ont franchi le portique d’entrée du Chalet d’Adrien et qui ont foulé sa vaste terrasse gardent sans doute le souvenir de la vue qui s’ouvre au loin, vers des cimes toujours blanches et imposantes. C’est ici, dans ce périmètre cossu, que de nombreux artistes posent chaque année leurs valises et retrouvent leur souffle après une saison harassante, accueillis et choyés par la propriétaire et directrice des lieux, Brigitte de Turckheim-Cachart. Le visiteur distrait verrait là, dans cette portion très chic de la station, un hôtel cinq étoiles comme la région en compte passablement. Dans les faits, et depuis vingt ans déjà, la structure est devenue un soutien crucial et incontournable de la manifestation musicale.

Aujourd’hui, il en est un des piliers irremplaçables. «Un jour, nous raconte la propriétaire, j’ai décidé de réaliser un rêve. Depuis plusieurs années déjà, j’étais tombée amoureuse de Verbier et de ses environs. L’opportunité d’acquérir le Chalet d’Adrien s’est offerte à moi, j’ai alors décidé d’abandonner mes anciennes activités et de m’établir ici.» D’entrée, elle décide d’ouvrir grandes les portes aux musiciens. «Nous avons trente chambres, raconte la propriétaire, et pour chacune d’entre elles, nous faisons en sorte que le client se sente chez lui. Durant le festival, nous fermons par ailleurs une partie de notre restaurant pour accueillir les master class.» Ouverts au public, ces rendez-vous pédagogiques offrent à tous des instants savoureux, des échanges étonnants entre maîtres et jeunes musiciens venus affiner leurs armes dans le répertoire de chambre. «On est fier de pouvoir soutenir le festival, conclut la directrice, parce que la notoriété de Verbier doit beaucoup à cet événement et à son fondateur, Martin Engstroem.»

Le maître de la direction technique

Il y a vingt-cinq ans, alors que le Verbier Festival enchaînait ses premiers pas, Erick Sez était déjà là pour maîtriser l’imposant volet technique de la manifestation. Définir aujourd’hui la portée de cette mission, alors que le rendez-vous musical n’a cessé de prendre de l’ampleur, constituerait un défi nécessitant des pages d’explication. «Disons qu’il m’appartient de coordonner l’ensemble des actions qui rendent possible le bon déroulement des spectacles», résume-t-il. En d’autres termes, cette figure incontournable du festival se penche méticuleusement sur tous les rouages, gros et fins, qui se cachent derrière les lumières, le son et qui règlent l’accueil et la sécurité du public ainsi que des artistes. «J’ai cumulé beaucoup d’expériences dans le cadre de manifestations qui se déploient dans des lieux inhabituels et je connaissais déjà Martin Engstroem lorsqu’il a envisagé de donner vie à un festival ici. Dès le début, en m’abordant, il m’a expliqué les grands principes. Il était question de se calquer sur le modèle d’Aspen, dans le Colorado. La hauteur de cette station est à peu près la même, on voulait reproduire une aventure similaire.»

Au fil du temps, la nature des projets artistiques mis à l’affiche a généré de nouveaux défis. Depuis quelques éditions, par exemple, des pièces d’opéra sont présentées en version concert, qui mobilisent parfois plus de deux cents artistes sur la scène. Et puis il y a les événements extraordinaires dont le souvenir persiste encore: «Le jour de l’inauguration de la salle des Combins, il y a eu dans la région un orage d’une très grande puissance, se souvient Erick Sez. Le train qui mène à Martigny a été emporté par une coulée de boue. Ici, nous avons connu une panne générale d’électricité en plein concert. Il a fallu alors garder presque dans le noir 1800 spectateurs et attendre le retour à la normale.»

Une Bagnarde chez les Amis

Sa petite fierté? Celle d’être la seule native de Verbier à siéger au sein du comité des Amis du Verbier Festival, qui compte douze membres. Mais au-delà de ce trait anecdotique, Véronique Fellay fait elle aussi partie de ce maillage fin que forment des centaines de figures de l’ombre, sans lesquelles la machine musicale se gripperait. Depuis trente ans, la Valaisanne possède, avec son époux, une agence immobilière au cœur même de la station. C’est d’abord et surtout à travers cette entreprise qu’elle s’est engagée pour le festival: «Depuis 1994, nous gérons l’hébergement de l’orchestre principal, en le logeant dans deux grandes immeubles de Verbier qui comptent respectivement cinquante et quarante lits.» Ses premiers souvenirs du festival? Ils remontent en réalité à une époque où celui-ci n’existait pas encore. «J’ai connu Martin Engstroem quelques années avant qu’il ne se lance dans cette aventure. Nous étions voisins à l’époque et nos familles se sont beaucoup rapprochées.»

Parmi les multiples activités qu’animent les Amis, Véronique Fellay se plaît à souligner tout d’abord celles qui ont une forte charge conviviale, soit les repas qu’elle prépare pour les autres membres du comité, à l’occasion de rencontres avec les artistes. Mais le cercle se charge également d’un nombre important de missions. «Nous sommes à peu près 800 membres et nous apportons chaque année environ un million de francs en soutien. Il faut savoir encore que nous représentons 25% du public du festival et que nous nous engageons aussi dans le financement des bourses pour un certain nombre d’étudiants qui fréquentent l’Academy. Enfin, plusieurs Amis se chargent du logement de jeunes musiciens des orchestres et de l’Academy.»

L’encyclopédiste des orchestres

Personne, au sein de l’équipe de Verbier, ne pourrait vous renseigner sur les trois orchestres du festival aussi bien qu’elle. Floriane Cottet a occupé à peu près tous les sièges de ce département. À commencer par celui de musicienne. Violoniste de formation, la Française a passé il y a dix ans les dures sélections qui mènent aux pupitres de la formation principale. Plus tard, elle s’est glissée dans les plis de l’administration, en devenant en 2012 responsable des orchestres puis – et c’est le poste qu’elle occupe aujourd’hui – administratrice artistique des orchestres. Quelles fonctions se cachent derrière l’étiquette? «Ces dernières semaines, je suis accaparée par les auditions. Il faut encore choisir les musiciens supplémentaires: tel troisième trombone nécessaire pour une œuvre en particulier, par exemple. Mais il faut aussi décider des emplacements des musiciens sur la scène, en tenant compte, pour chaque concert, de leurs qualités particulières et des sensibilités des chefs qui seront amenés à diriger à Verbier.»

Un travail de bénédictin donc pour cette jeune aguerrie qui a décidé de poursuivre ailleurs sa carrière – elle évolue actuellement à la direction de l’Orchestre de Dijon Bourgogne – et qui est revenue à Verbier pour un court intérim accepté par amitié. «On forme une grande famille ici, on ne peut pas refuser une demande de dépannage.» Le souvenir le plus marquant lié au festival? «C’est une image qui m’a fait rire, elle remonte à 2008. Le chef Valery Gerguiev est venu aux répétitions coiffé d’une casquette. Je me souviens de ses grandes oreilles qui ressortaient et qui lui ont permis d’entendre et de faire remarquer, durant les répétitions, une fausse note de la harpiste!»

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