«Nabucco» brise les tabous à la cathédrale de Lausanne

ClassiqueLe projet de l’orchestre Amabilis transforme l’édifice religieux en théâtre, transpose l’opéra de Verdi dans l’actualité des exilés modernes, et crée des gradins en bois démontables et réutilisables.

La maquette de la scénographie de Sébastien Guenot.

La maquette de la scénographie de Sébastien Guenot. Image: DR

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Transformer la cathédrale de Lausanne en opéra éphémère pour y mettre en scène «Nabucco» de Verdi: présenté au départ comme une «idée saugrenue» par Yves Golay, président d’Amabilis, le projet de l’orchestre amateur et du chœur Horizons s’est petit à petit transformé en une aventure collective où la folie des grandeurs le dispute à une réalisation à la fois très ingénieuse et très simple, développée par l’EPFL (lire encadré). Haute ambition, mais basse technologie!

Au départ, il y a bel et bien une prise de pouvoir qui ne va pas de soi: l’opéra, fût-il d’inspiration biblique, a-t-il sa place dans une église? D’autant plus que le concept prévoit d’enlever toutes les chaises de la nef, d’installer des gradins à la place, y compris dans les deux bras du transept. Yves Golay n’a cependant pas eu de peine à convaincre la paroisse qui est représentée au sein de la commission d’utilisation de la cathédrale, car le violoncelliste amateur est également architecte au service Immeubles, Patrimoine et Logistique du Canton, et, à ce titre, représentant de l’État au sein de cette commission. En guise de remerciement, l’orchestre et le chœur participent d’ailleurs à deux reprises au culte hebdomadaire, en intégrant des extraits de «Nabucco» à la cérémonie.

Après la «Passion de saint Jean»

Il faut dire que l’orchestre Amabilis, sous la direction musicale de Ferran Gili-Millera, n’en est pas à son coup d’essai. Il avait déjà tenté – et réussi – l’expérience lyrique avec «Orphée et Eurydice» de Gluck en 2012, à l’aula des Cèdres. L’envie a rejailli après que l’orchestre eut interprété le «Requiem» de Verdi à la cathédrale de Lausanne en 2014 avec l’Ensemble Vocal Horizons. «Le choix de faire «Nabucco» entrait en continuité avec le «Requiem», argumente Yves Golay. C’est surtout une valeur sûre pour attirer un large public et nous avons convaincu Gérard Demierre de le mettre en scène, lui qui avait déjà monté en 2007 la «Passion selon saint Jean» de Bach dans le même lieu.» Un deuxième coup de force se trame très vite dans l’esprit de Gérard Demierre, secondé par Jean-Philippe Guilois et son scénographe habituel Sébastien Guenot. Le spectacle doit à tout prix éviter le travers du péplum, largement exploité par les théâtres antiques et les grands festivals, pour des questions de prix d’abord. À la cathédrale, il n’y aura pas d’autre décor que la cathédrale elle-même et une ample spirale en bois, symbolisant le pouvoir de Nabucco. «En transposant cette histoire de l’Antiquité à nos jours, suggère Gérard Demierre, nous voulions faire en sorte que le public s’y retrouve, mais aussi les choristes.»

Pour le metteur en scène habitué à faire travailler des amateurs, rien n’est plus efficace que de mettre les interprètes dans des conditions de jeu auxquelles ils peuvent facilement s’identifier. «Pour ne pas simplement faire référence à la Libye ou à la Syrie d’aujourd’hui, nous avons porté notre choix sur des habits des années 50 du XXe siècle. C’était plus facile pour les costumes!»

Responsables des costumes

En effet, les choristes ont été chargés de fouiller dans leurs greniers ou les brocantes pour se confectionner leur propre habit de scène. Anouk Farine-Hitz, choriste, rend compte de la force de conviction du metteur en scène, lors d’un week-end de répétition et d’immersion: «Il nous a parlé de son voyage à Calais où il a interrogé des témoins de la «jungle» des migrants. En incarnant ces exilés, on ne pense plus à jouer un rôle, mais on se demande comment on aurait agi dans cette situation.» Quand les exilés sont forcés par les soldats à chanter les louanges du dictateur, cela remue des souvenirs pas si lointains, y compris chez le chef Ferran Gili-Millera dont le père a vécu des situations similaires du temps de l’Espagne franquiste.

««Nabucco», c’est d’abord une histoire d’esclavage. Le public sera prisonnier entre deux murailles»

Et c’est là qu’intervient un coup de force encore plus subtil, voulu et défendu par Gérard Demierre et son équipe. Dans son désir de coller à une réalité contemporaine qui lui fait froid dans le dos, le metteur en scène imagine même que la cathédrale devient le lieu d’un coup d’État totalitaire dont le public serait à la fois le témoin et la victime. «Nabucco», c’est d’abord une histoire d’esclavage, celle d’un peuple sous le joug d’un roi qui se prend pour un dieu. Le public sera «prisonnier» entre deux murailles dont l’une se brisera quand Nabucco perdra son pouvoir. Nous accentuons sur le pouvoir et la tyrannie plutôt que sur le côté religieux.»

Au-delà de la prouesse technique, théâtrale et musicale, ce «Nabucco» est aussi un acte d’appropriation tout en douceur d’un lieu sacré par des amateurs motivés. (24 heures)

Créé: 13.11.2018, 06h41

L’EPFL teste des gradins en bois clipsés

Le défi de monter un opéra à la cathédrale pose la question de la visibilité de la scène pour un public réparti dans l’immense nef. Yves Golay avait initialement pensé que la scène serait en pente, imaginant une sorte de pyramide où le peuple pourrait déambuler. Le président d’Amabilis change d’idée en réfléchissant à des gradins latéraux investissant le transept. Dans son rôle d’adjoint à l’architecte cantonal, Yves Golay a été amené à collaborer avec le professeur Yves Weinand, directeur du laboratoire de construction en bois de l’EPFL, sur le chantier du Parlement vaudois. Interrogé sur la question des gradins, Yves Weinand le branche sur un prototype de «fixations mécaniques intégrées» développé dans son laboratoire. L’idée est de découper à l’avance dans les panneaux de bois un système de joints clipsés qui, une fois emboîtés, sont capables de maintenir deux éléments de bois sans colle ni métal. L’architecte de la chapelle de Saint-Loup et du pavillon du Théâtre de Vidy propose ainsi de tester un autre exemple de structure en bois démontable sans être détruit.

Ni une ni deux, le professeur Weinand et son équipe dessinent trois modules de gradins et suppriment la pyramide de scène pour la remplacer par une spirale audacieuse qui sera suspendue à la charpente de la tour lanterne. Un choriste de l’Ensemble Vocal Horizon, ingénieur bois et charpentier de son métier, est venu encadrer plusieurs équipes de bénévoles du chœur et de l’orchestre pour monter tous ces éléments en une semaine. «Avec de telles réalisations, appuie Yves Weinand, nous essayons de réformer le secteur de la construction avec des matériaux recyclables. Ces innovations peuvent être adoptées par les entreprises locales à un coût raisonnable.» Yves Golay arrive à un montant de 110'000 francs pour 760 places. Il les remet
en vente à moitié prix après «Nabucco».

Succès inoxydable

Premier triomphe de Giuseppe Verdi dès sa création en 1842 à Milan, «Nabucco» s’inscrit dans
la tradition de l’art lyrique sacré, décrivant l’exil des Hébreux à Babylone. Avec des moyens
qu’on a pu juger frustes mais qui fonctionnent du point de vue théâtral, Verdi construit une fresque palpitante à partir d’une intrigue qui exalte le sentiment patriotique des Hébreux, rejaillissant sur les Italiens sous domination autrichienne. Le chœur «Va pensiero» s’est imposé comme l’hymne inofficiel de l’Italie unifiée.




Lausanne, cathédrale

Samedi 17 novembre (20h), dimanche 18 (15h), mardi 20, mercredi 21, vendredi 23 (20h), samedi 24 (17h)

Renseignements: monbillet.ch et
www.amabilis.ch

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