L’orphelin a transcendé sa douleur par la musique

FestivalA 79 ans, Jean Bertalmio déploie une énergie folle à la tête du Montreux Choral Festival. Ce «malade d’organisation» a aidé des enfants grâce aux concerts du chœur qu’il présidait.

Jean Bertalmio, président du Montreux Choral Festival.

Jean Bertalmio, président du Montreux Choral Festival. Image: Chantal Dervey

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Derrière son regard de quasi octogénaire, l’enfant est toujours là, même si Jean Bertalmio ne veut pas s’appesantir sur les débuts malheureux de sa vie. C’est pourtant le drame de ses 6 ans qui l’a amené à Lausanne. Dans une maison nommée Chanteloup. Etrange clin d’œil du destin: «La musique a toujours accompagné ma vie.» Celui que ses proches appellent toujours Jeannot n’avait pourtant pas le cœur à fredonner, quand il est monté dans un convoi de la Croix-Rouge, orphelin de guerre.

«Je me rappelle bien de la nuit du 15 au 16 août 1944, quand les Américains ont été parachutés. Nous, les enfants, avions été déplacés sur une colline, dans une bergerie.» Pendant les combats pour libérer Draguignan, son père sera tué. Sa mère s’éteindra quelques mois après. «J’ai encore le porte-monnaie qu’elle m’avait donné.» Le frère et les sœurs de Jeannot resteront en France. Lui viendra en Suisse, «parce que j’étais carencé».

«Qui prendrait orphelin, 11 ans, affectueux?»

A Lausanne, il est accueilli par les enfants du sculpteur Raphaël Lugeon (qui a rénové le portail occidental de la cathédrale de Lausanne). Vision romanesque pour l’enfant qui avait jusque-là «vécu chichement»: «Une magnifique villa! J’étais impressionné par l’argenterie de l’immense salle à manger, avec un cordon pour sonner les employés.» Parmi eux, la cuisinière qui s’occupe de lui et qu’il appelle «Tante Elise». Jusqu’en 1949, Jean Bertalmio alternera séjours en Suisse et en France.

Pour éviter qu’il soit placé à la DDASS, les Lugeon font paraître une annonce dans la Feuille d’Avis de Lausanne: «Qui prendrait orphelin, 11 ans, affectueux?» Ce seront les Bonnard. Jean Bertalmio a imprimé cette annonce pour sa famille. De même qu’il est revenu à Draguignan, trente ans après, pour montrer le lieu à ses enfants. «Nous avons rencontré un couple âgé. La bonne dame m’a dit: «C’est Jeannot!» Silence. L’émotion reste vive chez celui qui s’avoue «sensible». «Hormis cette journée passée avec ces voisins, je n’ai jamais vraiment recherché les détails de mon enfance, car cela me coûte.»

Un talent pour diriger à la baguette

Mais le lien est là: il endosse pour la première fois le costume d’organisateur de concert pour la chorale de Montreux parce qu’il voulait «absolument chanter à la cathédrale de Fréjus», proche de sa ville natale. Celui qui se dit «persévérant et malade d’organisation» a fini par convaincre un archiprêtre réticent. «Lorsque ça ne marche pas comme il veut, on le sait. Des choristes restés attablés trop longtemps doivent s’en souvenir! s’exclame dans un rire Laurent Wehrli, syndic de Montreux. C’est le revers de sa qualité de très bon organisateur, hyperfiable, qui met une énergie exceptionnelle dans ses projets.»

«On m’a traité de dictateur, concède Jean Bertalmio d’une voix douce à mille lieues de ce terme. Je réponds que je suis un dictateur consensuel, car j’écoute les autres. Mais j’adore que les choses soient bien organisées.»

«Je suis devenu vraiment heureux à 11 ans.»

Ce talent pour diriger à la baguette, il l’a mis au service des organismes qu’il a présidés ou de son métier de directeur de moulin. Mais aussi de la collectivité, comme «seul municipal de droite dans une ville rouge, à l’époque où Roche était synonyme de l’usine de cimenterie». Ou comme fondateur d’une coopérative immobilière, «parce que je ne supportais pas de voir tous ces jeunes qui ne trouvaient pas de logements».

Depuis cinq ans, il se dévoue à l’organisation du Montreux Choral Festival. Il jongle pour faire manger 800 personnes entre concerts et compétitions. A 79 ans, Jean Bertalmio impressionne par l’énergie qu’il déploie et s’enthousiasme dès qu’il parle de notes: «Ma maman de cœur aimait aussi beaucoup le chant. J’avais peu de temps lorsque je travaillais, mais j’ai pu m’y consacrer tout entier dès ma retraite anticipée. La musique est ma passion, que je partage avec Françoise.» Son épouse, «admirable, courageuse et travailleuse», l’a toujours aidé. «Nous avons eu une belle vie et beaucoup de chance de nous trouver.» Il insiste sur sa bonne fortune, la chance d’avoir été amené en Suisse et recueilli. «Je suis devenu vraiment heureux à 11 ans.»

Chanter pour offrir aux démunis

Devenu directeur de moulin par obligation morale, il comblera sa frustration en étudiant à l’IDHEAP à 45 ans. «Comme la musique, le droit administratif – qui relie le citoyen aux pouvoirs publics – me passionne.» Organiser la vie pour pallier l’impuissance initiale? «Dans les convois, nous n’avions pas d’états d’âme. C’était comme ça et il fallait suivre. C’est sans doute pour ça que j’insiste pour que les choses se déroulent exactement comme j’ai prévu.»

Poussant les autres au dépassement: «Il a fait chanter des pièces qui ne semblaient pas destinées à un chœur d’amateurs accompagné de professionnels. Il réussit ce mélange qui crée une expérience unique», salue Laurent Wehrli. Grâce à Jean Bertalmio, le Chœur d’Oratorio de Montreux, qu’il a présidé dix ans, s’est produit dans des lieux chargés d’histoire, comme le Théâtre d’Epidaure, en Grèce. Ou la Capella Glinka de Saint-Pétersbourg. «Le sommet!» Il y a chanté le Stabat Mater de Dvorák: autre histoire de filiation brisée. Jean Bertalmio a transcendé sa peine en aidant d’autres malchanceux: «J’ai voulu que le bénéfice de nos concerts soit reversé à des orphelins.» C’est pourquoi, à Saint-Pétersbourg, un bus aux couleurs du chœur montreusien conduit les enfants de leur foyer vers leurs écoles respectives.

Créé: 17.04.2017, 08h52

Montreux Choral Festival

Du 19 au 22 avril, réservation au 021 962 21 19
www.choralfestival.ch

Bio

1938 Naît le 30 octobre à Draguignan.
1944 Perd ses parents et vient à Lausanne avec la Croix-Rouge.
1949 Est recueilli suite à une annonce dans La Feuille d’Avis de Lausanne.
1954 Apprentissage de meunerie par amour filial: «J’aurais souhaité faire un apprentissage de commerce, mais mes parents de cœur voulaient que je devienne meunier. Ils ne m’ont pas obligé, mais je ne me sentais pas de leur refuser.»
1964 Epouse Françoise et prend la gérance d’un moulin à Salavaux.
1965 Naissance d’André.
1967 Naissance d’Isabelle.
1970 La famille s’installe à Roche; directeur du moulin.
1978 Municipal pendant huit ans.
1984 Certificat de droit public à l’IDHEAP. Fonde la Coopérative immobilière de Roche, qu’il présidera douze ans.
2000 Préside le Chœur d’Oratorio de Montreux pendant dix ans.
Dès 2012, préside le Montreux Choral Festival.

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