Paris à la botte du mystère Bowie

ExpositionAprès le succès monstre de son volet londonien, «David Bowie is» s’installe dans la capitale française. Plongée dans l’univers phénoménal du plus grand démiurge pop.

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«Je suis un collectionneur.» C’est une chance. Non content d’avoir, dès 1973 (l’année de cette citation), inventé de toutes pièces la première pop star postmoderne, David Bowie n’a pas perdu sur son chemin souvent chaotique les témoignages de sa folle odyssée. Jusqu’au 31 mai, la toute neuve Philharmonie de Paris accueille l’exposition événement créée à Londres début 2013, soit près de 300 oeuvres (vêtements, photos, vidéos, manuscrits, fétiches divers) retraçant le «mystère Bowie» – au cœur même du titre de l’expo: David Bowie is… Les indices sont nombreux. Déroutants. Parfois paradoxaux. Il est par exemple cet ado de 17 ans nommé David Jones qui, d’une assurance folle, s’invite à la télé en représentant de la Société contre la cruauté envers les chevelus! Il est, sur quelques photos en noir et blanc, cet apprenti mime qui, quelques mois plus tôt et le cheveu encore court, préférait l’artisanat muet aux revendications hippies. Il est ce joueur de saxophone en costume bien coupé, sur une photo de presse des Konrads, groupe de rock’n roll. Et nous ne sommes que dans la première salle, celle de «l’avant»...

Franchir la seconde porte mène sur une nouvelle piste, extraterrestre. David Bowie is… sur la Lune avec Space Oddity , son premier tube en 1969, avant de préférer Mars, où il délocalise son double Ziggy Stardust en 1972. L’expo parisienne reprend les trouvailles de mise en scène et d’immersion de son aînée londonienne (qui a accueilli un record de 300 000 visiteurs en quatre mois). Des vitrines multimédias en 3D composent des tableaux mobiles et très musicaux qui plongent dans l’espace le Major Tom de la chanson. Ils rappellent ensuite l’impact inouï du premier décollage télévisé de Ziggy et de ses Spiders, le 6 juillet 1972: arborant des cheveux écarlates, une guitare bleue, une tenue d’écailles vert et rouge, et des ongles vernis de blanc, David Bowie devient en 3’ 31” un phénomène national – pour tous les ados qui veulent lui ressembler et tous les parents qui veulent le museler. Il introduit dans le glam rock une sexualité ambiguë et une grâce théâtrale qui le propulsent bien au-dessus de ses lourdauds coreligionnaires. Il est la star ultime, étrange et inaccessible.

Avatars en serie
Logiquement, le cœur de l’exposition lévite dans cette période radicale des seventies, où Bowie vend des millions de disques et enchaîne les avatars au point de s’y perdre. Des croquis de sa main démontrent le soin apporté à chaque détail, de son maquillage aux costumes de scène, dont les plus fameux sont exposés. Pour situer à quel niveau de maigreur le workaholic se trouvait alors: il n’a pas été possible de faire rentrer «la brindille» Kate Moss, lors d’une récente séance de photo, dans le costume d’Aladdin Sane! Bowie lui-même a admis après coup que certains costards frisaient le ridicule. Chacun jugera sur pièce.

David Bowie is… un chanteur mais aussi un peintre, un designer, un sex-symbol, un intello de la pop qui, très tôt, a conceptualisé les nouveaux codes du spectacle. En attestent ses analyses écrites et orales, au fil de sa carrière. On découvre aussi comment il a mis au point, en 1995, un logiciel d’écriture automatique pour secouer son imagination: David Bowie is… un fou de technologie. A relever aussi que David Bowie is… un phénomène public! L’homme privé est rigoureusement absent de cette expo, pour laquelle ses commissaires ont pourtant reçu carte blanche (lire interview).

Berlin
A la fin de la décennie, sa période berlinoise, renouveau mental et artistique après la décadence californienne, hérite d’une section à part qui restitue magnifiquement l’oppressante liberté de ces années grises. Le fan pointu y découvrira le synthétiseur analogique à l’origine de la trilogie Low, «Heroes» et Lodger, offert à Bowie en 1999 par Brian Eno. Le romantique germanophile appréciera les photos du chanteur en apnée expressionniste, d’un Iggy Pop au piano ou du studio installé entre deux miradors.

David Bowie is… encore beaucoup de choses. Acteur, comme le rappelle sans convaincre une section dédiée à ses essais au cinéma. Il est plus à l’aise en animal clipesque, quand Let’s Dance faisait, justement, danser MTV en 1983. Mais surtout, David Bowie is… absent. Peu de chose après 1997 et la tenue britannique de l’album Earthling, exposée. L’homme de 68 ans n’est plus apparu sur scène depuis 2006. Il a sorti un seul album durant cette période, en 2013 – un succès critique et public mais un disque «fantôme», sans tournée et avec un visuel détournant la pochette iconique de «Heroes». Le mystère pop qu’il inventait en images et en son, il l’a contemplé en anonyme dans la foule des 300 000 visiteurs de l’exposition londonienne, lui-même sans doute incapable de compléter les trois petits points de son titre.

Créé: 28.02.2015, 10h03

Exposition

Paris, Philharmonie
du ma 3 mars au di 31 mai (fermé le lundi)
Rens.: 00 33 144 84 44 84
www.philharmoniedeparis.fr

Interview

Victoria Broackes a co-organisé l’exposition «David Bowie is» au Victoria et Albert Museum.

D’où sont extraites les 300 pièces qui composent l’exposition?
Principalement des archives personnelles de David Bowie. Il a conservé beaucoup de choses au fil des ans, souvent par accident mais aussi car – étant obsédé par le futur – il savait que cela ferait un jour des archives à montrer. Depuis dix ans, il a de plus commencé à rechercher plus activement des objets égarés.

Qui a eu l’idée de cette expo?
Nous avions une courte liste de papables pop, et il était au sommet de la liste. Lui et son entourage ont assez vite montré de l’intérêt. C’est un heureux accident, toutes les envies se sont rencontrées au bon moment, et également l’envie du public! Depuis quelques années, Bowie est à nouveau au sommet de l’attention publique, malgré son «absence» – ou peut-être grâce à elle. Les modes sont si changeantes. A la fin des années 1990, la bio de David Buckley qui vient de sortir (ndlr: «Une étrange fascination», Ed. Flammarion) avait essuyé 22 refus d’éditeurs!

Est-il intervenu dans le montage de l’expo?
Non, nous étions libres. J’aurais adoré entendre ses idées, cela dit! Quoique cela aurait été très difficile, il a toujours voulu contrôler chaque aspect de son travail.

Bowie n’apparaît plus en public depuis des années. Ses soucis cardiaques de 2006 en sont-ils la cause?
Pour la scène, sans doute. Quand on a été l’un des plus grands performeurs pop du monde, on ne veut pas donner un spectacle en dessous de sa réputation. Je sais qu’il continue de travailler énormément, tous les jours, mais il ne réserve plus forcément son travail à être publiquement diffusé.

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