Quatre groupes du bout du lac à l’assaut de Paléo

FestivalDu 18 au 23 juillet, la 42e édition du festival nyonnais se faitl’écho du rock romand.

Ambiance sur la plaine de l'Asse. (photo d'archives)

Ambiance sur la plaine de l'Asse. (photo d'archives) Image: Laurent Guiraud

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Les quatorze sauvages de l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp

Groove primitif pour bal urbain

Photo: Georges Cabrera

«Absurde», «anachronique», «inconcevable»… Lorsqu’on lui demande pourquoi il s’est mis en tête de monter un groupe pareil, Vincent Bertholet livre le lexique approprié. Figurez-vous un groupe de rock à quatorze musiciens! Parfaitement délirant, lorsqu’on sait les difficultés financières et logistiques pour mener une telle entreprise – sans compter les disponibilités de chacun, certains venant d’Angleterre ou de Belgique.

Mais le contrebassiste genevois s’est entêté: fondé en 2006 lors d’une carte blanche confiée par la Cave 12, l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp, six membres à l’origine, avait décidé de fêter ses dix ans en adoptant un format «XXL». Quatorze musiciens, donc, pour une formation où chaque instrument, batterie, contrebasse, guitare, ainsi que marimba et trombone – la signature sonore du groupe – serait doublé, complétée par un quatuor à cordes. Deux batteries, deux marimbas… Faites le calcul: pure folie des grandeurs. Ce qui, pour Vincent Bertholet, s’est avéré parfaitement réalisable. A certaines conditions. «Se ficher de l’actualité musicale, fixer sa propre voie et ne pas se poser de limites; se dire qu’il suffit de bouger pour concrétiser une idée a priori irréaliste; et ne pas attendre d’être prêt pour se lancer. C’est la philosophie punk. Et ça fonctionne toujours.»

De l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp, venu deux fois déjà à Paléo, on connaît ces tournures répétitives et entêtantes, ces rythmes au groove entraînant surmontés d’éclats de cuivres et de refrains chantés. «Quand un riff surgit, joué à l’unisson, il y a une telle force!» résume le chef d’orchestre. «Quatorze musiciens, cela pourrait tenir dans un ordinateur. Mais l’énergie communiquée par le groupe est incomparable.» Incomparable également, l’expression libérée du «côté sauvage ancré en chacun de nous».

Ajoutons alors «tribal», «primitif» et «urbain». Inspiré par les musiques africaines, Bertholet entend aujourd’hui s’en distinguer pour créer un folklore local inédit, une forme de transe lémanique. «Comme les orchestres de bal d’il y a 50 ans, nous voulons réunir les gens, susciter les rapports humains.»

Et pour cela, il faut des subventions, note l’initiateur du projet, comme pour une compagnie de théâtre. La création a donc un prix. Et ça tourne? Sept dates durant l’été, en attendant le prochain enregistrement avec un fameux producteur, John Parish, ce fidèle de PJ Harvey. Parish, qui avait déjà assisté à l’éclosion du précédent album, Rotorotor, paru en 2014, se chargera du suivant, confronté à quatorze musiciens déchaînés. F.G.

Mercredi 19 juillet 22 h 15, Club Tent


The Staches, quatuor hurlant et trébuchant, abrasif et mélodique

New wave à manivelle

Photo: Georges Cabrera

Quatre francs-tireurs, les têtes fixées bien droit entre des épaules plus solides qu’on ne le croit: The Staches, huit ans d’existence, deux albums cossus à leur actif, dont le très aiguisé Placid Faces, édité en 2016 par le label indépendant Bongo Joe, ont débarqué par la bande dans le giron du rock lémanique. S’ils ont d’abord écrémé les poncifs du style «garage», écumant les concerts organisés par Rock This Town – la référence du genre à Genève –, Lise Sutter (synthétiseurs et chant), Charlotte Mermoud (basse), Léo Marchand (guitare) et Martin Burger (batterie) ont depuis viré de bord vers une matière postpunk autrement plus ouverte à l’invention, aux voies de traverses, osant l’écart vers la new wave ou la ballade folk. Symptôme d’une époque de grand brassage musical: «Aujourd’hui, tout le monde écoute tout, et tout se mélange», résume le quatuor.

Une voix haute usant de hurlements tranchants, des claviers acidulés, une section rythmique volontiers «hardcore»: si la manière Staches plaît, assurément, le groupe, lui, assure n’en faire qu’à sa tête. Surtout, la formation actuelle, soucieuse de ne pas établir de direction préétablie, garde l’avantage d’une cohésion forte, gagnée au fil des tournées notamment. Plus jeunes, la plupart des membres ont fréquenté l’Espace de pratique instrumentale (EPI), une école qui promeut le savoir jouer ensemble; et cela s’en ressent.

«On compose sur des idées spontanées, lors de jams collectives, explique Martin, le batteur. Mais si l’essentiel de notre musique se construit avec les concerts, de plus en plus nous nous intéressons aux possibilités propres au studio.»

Et ce n’est plus à Genève, mais à Leipzig que les Staches ont installé leur base arrière. Leipzig, en ex-Allemagne de l’Est, ville longtemps désertée, vit actuellement une effervescence culturelle rappelant le Berlin d’il y a une décennie au moins. «Les facilités financières qu’offre Leipzig, avec ses squats notamment, c’est l’avantage de pouvoir se consacrer uniquement à la musique, en restant dans un esprit do-it-yourself», poursuit Martin. Tout ce que le groupe ne trouvait plus à Genève, où «la culture alternative, en devenant officielle, désormais moins tendue, manifeste moins d’envies».

Présenter les Staches, enfin, nécessite d’évoquer les nombreux projets musicaux menés en parallèle par chacun des membres, Maraudeur et Couteau Latex pour Lise, Purpur Spytt pour Charlotte et Knickers pour Léo. F.G.

Mardi 18 juillet 16 h 30, Club Tent


Hyperculte, duo de rock hypercutant

Machinerie postmoderne

Photo: Georges Cabrera

«Ici aussi, il se passe des choses bizarres…» Notre interlocuteur, vous l’aurez probablement reconnu avec sa chemise framboise d’estivant épanoui: Vincent Bertholet – encore lui! – a le sens de la formule. On vous a présenté l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp, dont il préside aux destinées (lire ci-dessus). Paléo, cette année, lui ouvre grand ses portes plutôt deux fois qu’une. Voici le petit frère, ou la petite sœur, de l’Orchestre Tout Puissant: Hyperculte, duo frondeur au style éminemment dansant, quoique d’une brutalité parfaite, monte en sauce un bastringue d’enfer depuis quelques années maintenant. Mais là où l’autre Orchestre Tout chose tire parti d’un ensemble pléthorique, Hyperculte se contente de deux larrons seulement, certes dotés d’arguments bien affûtés.

Autre formation, autre énergie. Le contrebassiste émérite œuvre ici en compagnie d’une figure bien connue de la scène genevoise. Pilier d’un non moins fameux quatuor mastodonte, les bien nommées Massicot, as du coupe-coupe minimaliste sur rock cisaillé fin, Simone Aubert, qui officie d’ordinaire comme guitariste, prend cette fois-ci les fûts à revers.

Et ce qui devait advenir advint. En 2016, ce n’est pas sans bruit que paraissait l’album Hyperculte, édité par le label genevois Bongo Joe (idem des Staches, présentés ci-dessous à gauche). Enregistré à Hambourg par Tobias Levin, un vétéran de la scène électronique et postrock allemande, le duo genevois transformait en studio un répertoire affrété pour la scène. Là même où Vincent Bertholet et Simone Aubert, instrumentistes réputés taiseux, découvraient ensemble les joies du chant choral. Disons plutôt, des cris mêlés de mantras obsédants.

«Avec Hyperculte, c’est très simple, nous tâchons de faire de la musique électronique, mais avec une contrebasse et une batterie. Nous cherchons un registre plus froid, plus new wave, également plus minimaliste, direct et intime aussi, que l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp.»

S’inspirant pour ses textes aussi bien de la Française Brigitte Fontaine, figure de la chanson pop punk, que du Dada façon Tristan Tzara ou des rimes assassines de William Shakespeare, Hyperculte, enfin, a «longuement observé le carnaval du Lötschental», précise Vincent Bertholet. En témoignent les peaux de bêtes, ces épaisses fourrures dont sont affublés les deux compères sur la pochette de leur premier disque. Des démons, c’est cela. Des monstres alpins, parés pour une cérémonie païenne dont la transhumance logique passerait, enfin, par les salles en béton de la ville. F.G.

Mercredi 19 juillet 19 h 30, Club Tent


Régis, une voix d’outre-nuit pour remettre le sexe au milieu du rock

Chanson interlope

Photo: Maurane Di Matteo

Séduire les foules? Faire des refrains jolis? Porter beau sous les lumières? Pis, même, se prétendre chanteur? Régis s’en fout. Ce qu’il veut, lui, c’est remettre le sexe au milieu du rock. Ou l’inverse, ce qui revient au même.

Régis (sur la photo, debout en baskets blanches), né Julien Reginato, raison de ce surnom «un peu naze» qu’on lui a collé jadis, est un animal nocturne obsédé par les activités de ses contemporains, un zèbre urbain portant fêlures et fantasmes. Ces derniers, surtout, nourrissent un chansonnier acéré, une écriture prenant racine – les contraires s’assemblent – dans les petits détails terribles et véridiques qui font du voisin de bar un personnage essentiel, parce que réel. Tel Nick Zed, ce «vieux vampire» amoureux de la poétesse Lydia Lunch, rencontré dans un club mexicain.

Vu de la scène genevoise, Régis figure un électron libre, trop heureux d’échapper à nos tentatives de catalogage. A-t-il bouffé du Gainsbourg, reluqué de trop près les délétères atours de Bashung? Variété grognante ou chanson rock, Régis, c’est son talent, peut faire tout cela avec trois bouts de ficelle.

«J’ai fait des groupes de punk. J’ai fait de la musique électronique tout seul dans ma chambre. Aujourd’hui, je compose toujours seul, c’est plus simple.» Un temps à Paris, un autre sur les routes pour porter les amplis de l’un ou l’autre groupe du guitariste Robin Girod, ex-Mama Rosin. Ce dernier l’a invité sur le label genevois Cheptel, pépinière de rockers qui fournit le «backing band» de Régis.

Est-il rock, Régis? «Dansant, même. Mon premier disque était plus introspectif, plus sombre. Le prochain, non. Je veux préserver une finesse de langage, tout en faisant danser. Pas simple, c’est vrai. Mais j’ai constaté une chose: l’esprit rock’n’roll, cette pulsion liée à la sexualité, n’existe plus tant sur les scènes annoncées comme telles que dans les clubs technos. Et ça déglingue bien, aujourd’hui… Ces clubs, je les ai fréquentés, leurs scènes aussi, et c’est vers cela que je veux aller.»

Régis, dans sa quête d’absolu libidinal, peut compter sur une personnalité en particulier: Virginie Morillo, performeuse et plasticienne. «Mon amoureuse m’a donné le goût de la narration.» Régis se lève, clope au bec, main droite levée pour un salut nonchalant. Un ouvrage de Beckett sous le bras, Le dépeupleur. «Si la vie est dans le détail, elle est aussi dans l’absurde.» F.G.

Samedi 22 juillet 20 h, Club Tent

(24 heures)

Créé: 15.07.2017, 10h08

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Infographie: Isabelle Caudullo
Texte: Fabrice Gottraux

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