Lausanne s'impose sur la scène rap francophone

MusiqueLe rap lausannois bouillonne jusqu’à Paris, là où Genève a fait une percée inattendue ces dernières années. Prise de pouls d’un milieu qui est à l’aube de son ascension.

Le rappeur lausannois Comme1Flocon.

Le rappeur lausannois Comme1Flocon. Image: Florian Cella

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«Le rap de Lausanne n’a jamais été aussi proche d’un succès international. Ça va péter, c’est sûr.» L’enthousiasme n’est pas exagéré. DJ Vincz Lee, acteur de la scène hip-hop romande au sein des soirées Downtown Boogie et coanimateur de l’émission rap de Couleur3 Nayuno, n’a pas vu ça en plus de vingt ans. Les nouveaux héros se nomment Kingzer, Arma Jackson, Comme1Flocon, Shaïm, Badnaiy ou Jar Pacino. Ils ont tous moins de 30 ans. Sur YouTube, leurs clips léchés attirent des dizaines de milliers de curieux. Voire des millions en ce qui concerne Kingzer, jeune protégé de Ninho, l’un des mastodontes du rap français actuel et de son label parisien Mal Luné Music.

«J’ai découvert Kingzer sur YouTube, raconte son directeur Fabrice Landry. J’ai tout de suite trouvé ça très pro. Le fait qu’il vienne de Suisse ne m’a pas freiné, bien au contraire.» Avec Kingzer, Mal Luné entend diversifier son catalogue d’artistes et briser les frontières hexagonales. «À Paris, on n’est plus considérés comme les p’tits Suisses», confirmait cet été dans nos colonnes le rappeur de la Borde Comme1Flocon, signé lui aussi par un jeune producteur français de musiques urbaines. Quant à Arma Jackson, ses concerts ont affiché complet cet automne au Chat Noir à Genève et au Romandie à Lausanne. Il se murmure qu’une grande maison de disques aurait récemment approché ce jeune talent du label de Youssoupha Bomayé Musik. Affaire à suivre.

Tirer son épingle du jeu

Pour Vincz Lee, ce succès en France tient presque du miracle. À cause d’un rap francophone qui s’est trop longtemps regardé le nombril parisien, la Suisse a peiné à s’imposer. «Il y a vingt ans, imaginer un rappeur romand signer à Paris, c’était de la science-fiction», confirme son acolyte Geos, animateur de Nayuno. Pourtant, dans les années 1990, Lausanne était la capitale du rap suisse. Le groupe Sens Unik, mené par Carlos Leal, a contribué à façonner la scène hip-hop francophone en partageant des scènes avec MC Solaar ou NTM.

Avant-gardiste, le collectif de Renens a remporté des disques d’or en France. Ce qui ne s’est plus produit depuis. Même Stress, qui, à l’aube des années 2000, a connu une reconnaissance internationale à l’époque de son collectif Double Pact, n’a pas réussi à s’exporter. Et sa fulgurante carrière solo n’a pas dépassé nos confins helvétiques. Autrefois cantonné à un milieu underground qui se donnait rendez-vous à l’ancienne Dolce Vita lausannoise, le hip-hop est aujourd’hui le mainstream, la nouvelle pop, et le style musical qui domine les charts mondiaux. En vingt ans, internet a également bousculé les règles et rendu les frontières poreuses. Le nouveau hip-hop romand l’a bien compris et en profite pour tirer son épingle du jeu.

«Avant, en tant que Suisse, on ne pensait pas pouvoir rivaliser avec l’étranger. Alors on restait chez nous.»

À Genève, les rappeurs Di-Meh, Slimka et Makala ont une longueur d’avance. Ce sont eux qui ont réussi à placer la Suisse sur la carte du rap francophone. «Avant, en tant que Suisse, on ne pensait pas pouvoir rivaliser avec l’étranger. Alors on restait chez nous. Eux ont cru en leur talent et ont eu l’audace de se déplacer, d’aller frapper aux portes et de faire des connexions», explique Thibault Eigenmann, fondateur du label genevois Colors Records, qui produit les trois rappeurs.

Avec leur Superwak Clique, un collectif de rappeurs du bout du lac, les fauves Di-Meh, Makala et Slimka ont dévoré aussi bien les scènes suisses qu’internationales (plus de 70 concerts chez nos voisins en trois ans). Et aujourd’hui la majorité de leur activité se passe en France. Sur les 400'000 écoutes moyennes de l’album de Di-Meh «Fake Love» sur la plateforme de streaming Spotify, 70% sont tricolores. Un chiffre qui se vérifie sur les dates de tournée de la nouvelle star genevoise: «Sur une quinzaine de concerts, deux tiers se passent en France dans des salles aux capacités allant de 300 à 1000 personnes», détaille Colors Records. Les clips? Des centaines de milliers de vues.

«Les rappeurs lausannois manquent d’une structure professionnelle comme celle de Colors à Genève.»

Lausanne est encore à l’aube de son explosion. Pour atteindre de tels chiffres, chaque artiste doit publier un album. «Tout prend du temps. Les rappeurs lausannois manquent d’une structure professionnelle comme celle de Colors à Genève, lâche Vincz Lee. Ils devraient unir leurs forces. Quelqu’un devrait investir sur eux et les diriger sur un plan d’action artistique.» Ce quelqu’un pourrait bien être le jeune label zro-21, fondé au Centre culturel de la Borde par le producteur Santo qui a déjà composé des morceaux pour Kingzer, Comme1Flocon ou Arma Jackson. Qui ont donc signé à Paris.

Pour le moment, le Lausannois dit manquer encore d’un budget et d’une main-d’œuvre suffisants pour prétendre développer les futurs talents qui se bousculent au portillon. Le Service de la culture de la ville, quant à lui, dit avoir pris conscience de ces besoins. Et souhaite les intégrer à sa nouvelle politique de soutien à la création pour 2020.


Les quatres nouveaux visages qui vont faire parler d'eux

Arma Jackson

Ce touche-à-tout autodidacte de 24ans ratisse large avec son univers pop-funk aussi coloré que ses bonnets. Les réseaux sociaux raffolent déjà de ses capsules vidéo où il met en scène ses chansons dans sa chambre, sa cuisine ou son salon. Son clip «Flex» a été vu près de 80'000 fois. Davantage chanteur que rappeur, Arma Jackson s’est fait repérer par le rappeur français Youssoupha il y a deux ans. Le label parisien de ce dernier, Bomayé Musik, a déjà produit les deux premiers EP du lausannois, «9m2» (2017) et «Capsules» (2019).


Comme1Flocon

Adoubé par le rappeur Stress, le Lausannois de 23 ans s’est fait un nom en à peine quatre titres sur YouTube. Son tube «Salsa» cumule plus de 50'000 vues. Ex-membre du collectif de la Borde 3e Mi-Temps, Comme1Flocon enregistre lui-même ses nouvelles productions qui fleurent bon la trap américaine et le R’n’B moderne. Sur les traces de Travis Scott et Drake, mais en français, il mélange un flow aiguisé et un chant mélodieux autotuné. Signé sur le label indépendant parisien Bendo Music, il prépare un premier EP.


Kingzer

Il est le rappeur romand à l’ascension la plus fulgurante de l’année. Avec «Gaine’D 2.0», un mélange de rap dur et de sonorités dansantes, Kingzer (26 ans) a réuni plus de 2 millions de curieux sur YouTube. La présence de Ninho, l’un des plus gros vendeurs de rap français du moment, sur le morceau a fortement participé à cet engouement. Signé sur le label du rappeur parisien, Mal Luné Music, le Lausannois d’origine congolaise va participer à la tournée des Zénith de Ninho en 2020. Un premier album devrait sortir au printemps.


Badnaiy

Elle n’a que 19 ans. Et déjà une sacrée assurance. Entre hip-hop et R’n’B, Badnaiy s’est récemment imposée sur la scène lausannoise grâce à un flow technique et incisif et une énergie ravageuse. «Vous n’avez jamais vu une femme rapper comme ça», lâche-t-elle avec arrogance à la fin de «Paraît», vidéo de sa performance dans l’émission rap «Nayuno» sur Couleur3 (8'000vues). Après La Gale, KT Gorique et Danitsa, Badnaiy pourrait être la prochaine rappeuse romande à faire parler d’elle.

Créé: 19.11.2019, 06h37

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