Les rappeuses creusent leur sillon

MusiqueSamedi soir, Le Romandie virera hip-hop et entièrement féminin avec l’Américaine Chynna et la Lausannoise Badnaiy.

La Lausannoise Badnaiy, 19 ans, s’est imposée dans le rap grâce à sa force de caractère.

La Lausannoise Badnaiy, 19 ans, s’est imposée dans le rap grâce à sa force de caractère. Image: ACHIRAF DJAKPA

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Le rap a longtemps été une affaire d’hommes. Et cultive encore une certaine image misogyne. Aux yeux de beaucoup, d’ailleurs, la culture hip-hop a un problème avec les femmes. Pourtant, elles sont nombreuses à avoir pris part à son histoire. Aujourd’hui, dans un contexte où le rap est le style musical le plus écouté au monde et où les rappeurs fleurissent à tous les coins de bitume, elles sont plus présentes que jamais. Mais restent profondément minoritaires. «Nous recevons énormément de propositions d’artistes hip-hop, mais très peu sont des femmes. Il reste pas mal de travail à faire même si l’on constate une évolution positive», confirme Gilles Valet, programmateur de la salle lausannoise Le Romandie, dont l’affiche sera rap et entièrement féminine ce samedi.

L'Américaine Chynna, 24 ans, assume un style de bad girl sur des textes sensibles. Image: ALEX HODER LEE

D’un côté il y a l’Américaine Chynna, 24 ans, qui vit entre le rap et le mannequinat et «assume un style de bad girl, énergique et agressif, avec des textes très sensibles», selon le programmateur. De l’autre, Badnaiy, 19 ans, qui en quelques mois a réussi à s’imposer sur une scène rap lausannoise peuplée d’hommes grâce à un flow acéré et une explosivité scénique. Anissa Saib, de son vrai nom, l’avoue: elle n’a eu que très peu de figures féminines auxquelles s’identifier. D’une part car ces dernières étaient peu nombreuses et peu visibles, mais aussi parce que les rappeuses que l’on pouvait voir sur MTV véhiculaient selon elle une image contraire à ses valeurs. «Dans le hip-hop, les femmes ont souvent été hypersexualisées, voire vulgaires. Cela ne me pose aucun problème, mais ça ne me correspond pas. Je ne me vois pas twerker en string latex.»

«Dans le hip-hop, les femmes ont souvent été hypersexualisées, voire vulgaires. Cela ne me pose aucun problème, mais ça ne me correspond pas. Je ne me vois pas twerker en string latex»

Pourtant, lorsque le rap s’implante dans les ghettos afro-américains au début des années 80, les femmes jouent d’abord les tomboy en adoptant le même look gangsta que les hommes, en se parant de baggys ou de grosses chaînes en or. Et ressassent dans leurs paroles les mêmes codes liés à la compétition ou l’ego-trip. C’est notamment le cas du premier groupe de rap féminin Salt-N-Pepa, ou après lui de la rappeuse Da Brat. Dans son livre «Ladies First - Une anthologie du rap au féminin», disponible depuis le 21 novembre, le journaliste musical français spécialisé dans le hip-hop Sylvain Bertot retrace l’histoire du hip-hop sous un angle féminin. Et rend hommage à la pluralité des styles adoptés par les femmes du rap.

Dans la deuxième moitié des années 1990, le rap féminin vit l’air des «bad bitch», soit des rappeuses ultra-sexualisées qui jouent la carte de la provocation dans leurs clips, à la manière des artistes Lil’ Kim ou Foxy Brown. Une période antiféministe? Au contraire, écrit Sylvain Bertot qui considère que ces dernières «s’approprient les clichés de leurs collègues masculins pour mieux les subvertir et devenir maitresses de leurs corps.». Aujourd’hui encore, les «bad bitch» sont les reines. Voir les succès tonitruants des Américaines Cardi B ou Nicki Minaj lors de cette dernière décennie.

Savoir s’imposer

Cependant, des rappeuses ont dépassé cette bipolarité entre les tomboy et les bad bitch en creusant leur propre sillon et en affirmant leur féminité sans pour autant se dévêtir. C’est le cas de Queen Latifah, Missy Elliott ou Lauryn Hill, première femme du rap à se classer numéro un des charts en 1998 avec son album aux cinq Grammy Awards, «The Miseducation of Lauryn Hill». Badnaiy affirme être de celles-ci. «On m’a longtemps demandé si j’étais plutôt dans le registre de Diam’s ou celui de Nicki Minaj. Je trouvais bizarre que l’on veuille me classer dans les extrêmes, que je ne puisse pas être à l’entre deux.»

Du haut de ses 19 ans, la jeune rappeuse ne croit pas à une misogynie propre au rap, mais plutôt à un problème à l’échelle de la société. «Je n’ai jamais constaté de rejet ou de préjugés de la part des rappeurs. Cela venait plutôt de mon entourage ou d’autres acteurs du milieu de la musique. Il faut savoir s’imposer, montrer de quoi on est capable, avoir du caractère.» La jeune artiste n’en manque pas. Sans langue de bois, elle affirme d’ailleurs que, aujourd’hui, être une femme dans le hip-hop pourrait devenir une force. Cela lui permettrait en un sens de se démarquer et d’attirer les projecteurs sur elle.

Créé: 12.12.2019, 19h28

La soirée du Romandie

Lausanne, Le Romandie
Sa 14 déc (21h30)

www.leromandie.ch

L’histoire du rap sous un angle féminin

Retour à la fin des années 70 dans les ruelles du Bronx, à New York. Le rap émerge dans les quartiers populaires afro-américains. En 1979, le single «Rapper’s Delight» est le premier véritable tube de hip-hop. On y entend les rappeurs de The Sugar Hill Gang poser leur flow sur le sample du non moins célèbre «Good Times» de Chic.

Ce que beaucoup ignorent, c’est que ce titre a vu le jour grâce à une femme: la chanteuse et productrice new-yorkaise Sylvia Robinson. Elle est la première grande dame du rap a avoir participé à la popularisation du genre en créant le label Sugar Hill Records avec son mari, Joe Robinson.

Dans son livre «Ladies First – Une anthologie du rap au féminin», le journaliste Sylvain Bertot redonne aux femmes leurs lettres de noblesse dans un style musical qui les a souvent reléguées au second plan. S’il s’intéresse principalement aux figures américaines, puisque c’est le creuset du genre, à leur rôle primordial dans l’industrie du rap et à leur évolution au fil des décennies, le livre n’oublie pas l’autre coté de l’Atlantique.

À travers la présentation de 100 œuvres et d’autant de rappeuses, les francophones Diam’s, Keny Arkana ou plus récemment Chilla se retrouvent ainsi au milieu de Sha-Rock, Queen Latifah, Lauryn Hill, Nicki Minaj ou Cardi B. En terminant par Lizzo, l’artiste la plus nommée aux Grammy Awards 2020, «Ladies First» montre que les rappeuses dominent aujourd’hui le marché du disque, au même titre que leurs homologues masculins ou que les stars féminines de la pop.



«Ladies First - Une anthologie du rap au féminin»

Sylvain Bertot

Éd. Le Mot et le Reste, 288p.

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