«Le reggae, c'est le bateau qui balance sur l'Atlantique»

MUSIQUEMarc Ismaïl, dans sa maison de Glion, cultive sa passion pour la mélodie originaire de Jamaïque. Il y est allé pour rencontrer et enregistrer des légendes vivantes.

Dans sa maison de Glion, au-dessus de Montreux, Marc Ismaïl ne se lasse pas de danser au rythme des mélodies qu'il collectionne depuis longtemps, qu'il compose et produit aussi.

Dans sa maison de Glion, au-dessus de Montreux, Marc Ismaïl ne se lasse pas de danser au rythme des mélodies qu'il collectionne depuis longtemps, qu'il compose et produit aussi. Image: Florian Cella

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On est à Glion. On est dans un pays de montagne, quand le vent souffle, ici, c’est presque le cor des Alpes qu’on croit entendre, pas le reggae. Et pourtant. Pourtant, dans la vieille maison qui a vu passer beaucoup d’hivers bien froids, c’est la chaleur de la Jamaïque qui vient au visage. On est chez Marc Ismaïl, compositeur et producteur de musique reggae. On descend quelques marches de bois, on arrive au sous-sol, univers vintage, on se glisse entre des murs de disques, des vinyles. Une vieille mais inusable platine Thorens attend de tourner, la une d’un journal jamaïcain encadrée au mur raconte un bout d’histoire. Ici, on entend le reggae respirer.

Des paroles fortes

Tout commence au début des années nonante, quand un copain de Marc lui offre une cassette de Bob Marley. «J’ai aimé, mais je ne me suis pas arrêté là. Je croyais comme tout le monde que le reggae était une sorte de musique de plage, douce, à l’image du climat en Jamaïque, mais j’ai compris que ce n’était pas ça. J’ai cherché à entendre d’autres artistes, des gens engagés, aux paroles profondes qui racontent leur condition sociale, leur histoire. J’ai découvert que dans le reggae, les mots sont très forts.»

Marc Ismaïl, par ailleurs journaliste à Télétop Matin, s’étonne lui-même de cette passion dont il ne parvient pas à trouver la raison. «Ma mère est Suisse allemande et se prénomme Renate, mon père est Libanais et s’appelle Abdallah, ni l’un ni l’autre ne sont musiciens. La vie de ces gens est exactement à l’opposé de la mienne. J’ai eu une enfance privilégiée dans un pays de rêve, alors que les Jamaïcains vivent dans la pauvreté et subissent au quotidien une ambiance de violence extrême. Si j’ai un lien avec ces descendants d’esclaves, ce serait à la rigueur que mes ancêtres auraient été des exploiteurs!»

Un mémoire et des voyages

Le lien, il l’a établi au fil de ses voyages en Jamaïque. Le premier, en 1998, lui laisse encore une certaine amertume au cœur: «Nous étions partis avec un ami et, dès notre arrivée, sur la côte nord, un gars nous avait braqués avec un couteau de cuisine en plein après-midi et piqué pas mal d’argent. C’était choquant. J’étais déçu. Mais ça n’a pas terni mon amour pour le reggae, le roots reggae, celui des racines, celui du ghetto. C’est devenu ma musique, mystique, sombre, militante. J’aime la musique triste, j’ai pris conscience de ça. Mais on peut danser toute une nuit sur de la musique triste!» Dans les années 2000, il mixe dans des bars et des soirées, à la fin des concerts, dans la région montreusienne.

En 2002, pour conclure sa licence en histoire contemporaine, il rédige un mémoire sur l’arrivée du reggae en Suisse. Elle est si discrète qu’il n’existe, alors, pas une ligne sur le sujet où que ce soit. Tant mieux, dans le fond. Il fouille et laboure son terrain.

Il cherche et trouve des contacts, apprend le jamaïcain, son esprit se balade au fond des paroles des chansons, il sent naître en lui l’envie d’être proche des chanteurs de là-bas, d’être des leurs. Il ne sait pas lire les notes, il ne sait pas davantage les écrire, mais il se débrouille à la guitare. Il compose.

Et il se dit qu’après tout il pourrait commencer à devenir producteur de sa propre musique interprétée par des Jamaïcains qu’il a déjà entendus sur disques. Et qui l’ont ébloui. «Je suis reparti en 2006, un peu terrorisé. Seul. Mais, juste avant de partir, j’avais eu de la chance. Par mail, j’avais contacté à Londres une des légendes vivantes du reggae, B.B. Seaton. Il est depuis devenu le parrain de ma fille. Avec des amis, nous lui avions organisé un concert en Suisse et il m’avait donné des contacts. Je n’en revenais pas, je pouvais aller rencontrer en Jamaïque des stars d’ordinaire inaccessibles. Sans lui, rien n’aurait été possible pour la suite. Là, j’étais comme un fan de foot brésilien qui se retrouverait sur le terrain avec la Seleção de 1970. Car tous les artistes que je rencontre ont 60 ans et plus!»

Quinze disques déjà

En Jamaïque, le Suisse de Glion épate les musiciens de là-bas par ses connaissances sur leur histoire, leur musique. «Etre producteur, pour moi, c’était me donner une légitimité par rapport à eux, leur montrer que je ne suis pas qu’un fan, que je suis dans un studio d’enregistrement avec eux pour que nous vivions quelque chose ensemble. Et je n’en reviens pas de côtoyer ainsi le top du top du reggae. Si je m’étais imaginé il y a dix ans dans ce rôle-là, je n’y aurais pas cru.»

Marc est peut-être un des rares producteurs – son label, c’est Soul of Anbessa, «lion», en éthiopien, l’Ethiopie étant importante dans les croyances des rastas – à ne pas gagner d’argent du tout: «Jusqu’ici, j’ai édité quinze disques, dont un seul ne m’a rien fait perdre. Mais mon salaire, c’est le moment présent avec ces artistes.» Il cite des noms. B.B. Seaton, Prince Alla, le guitariste Dwight Pinkney, qui sont devenus ses amis proches. D’autres avec qui il a bossé: Sly Dunbar, les Roots Radics, Johnny Osbourne, Stranger Cole, Leroy Sibbles, Leroy Brown, The Tamlins, Dennis Alcapone. Leurs noms alignés sonnent comme un air de reggae sur lequel, dans sa «grotte» de Glion, Marc danse sans jamais se lasser: «Le rythme du reggae, c’est vraiment le balancement du navire de négrier sur l’océan Atlantique, en route pour la Jamaïque.»

Adopté

Cette terre lointaine l’a un peu adopté. Il est membre du syndicat jamaïcain des artistes vintage; il a donné une conférence à l’Université de Kingston sur le pont culturel que constitue le reggae entre les mondes; il a été publié dans le journal du Jamaïca Institute de Kingston. Il est même, dans son domaine, prophète sur son continent: le journal Les Inrocks a choisi son morceau Don’t Play pour son hors-série consacré à douze villes de musique dans le monde. Une autre de ses compositions, et des images, ont passé sur Arte. Et, dernièrement, le magazine anglais de référence Record Collector a placé sa dernière production, Abeng showcase, dans son top onze des meilleures sorties reggae de l’année.

Il veut retourner bientôt en Jamaïque, pour son huitième voyage. Là-bas, il ne fera pas que de la musique. «Je m’assiérai avec un ami sur un caillou pendant de longues heures dans ce Kingston délabré qui semble sortir d’une guerre civile ou d’un ouragan. L’air y est particulier. C’est comme ça qu’on comprend le reggae.»

Créé: 20.06.2015, 11h41

Liens utiles

www.soulofanbessa.com
Productions, photos, vidéos.
www.reggaefever.ch Le site de vente de reggae en ligne, basé en Suisse, qui a presque toutes les productions de Marc Ismaïl.

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