Le soleil des sixties au cœur de Springsteen

DisquePremière virée solo pour le chanteur du New Jersey depuis 2005. Avec «Western Stars», il colorie ses histoires de losers aux sons étincelants de son adolescence.

Icône américaine comme les Chevrolet et le ketchup, Bruce Springsteen n’évite pas les clichés, mais en exsude le meilleur.

Icône américaine comme les Chevrolet et le ketchup, Bruce Springsteen n’évite pas les clichés, mais en exsude le meilleur.

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«Les cartes ne me servent pas à grand-chose, je suis la course du vent.» On s’en doutait un peu, mais Bruce Springsteen fait bien de préciser. Après 236 représentations à Broadway à la barre de son one man show intimiste où, durant 15 mois archi sold out, il raconta sa vie en musique et en «petit» comité, le chanteur américain aurait pu prendre racine. Il l’a fait, d’ailleurs, à sa manière – celle qui l’a souvent vu s’installer comme ermite entre quatre murs pour, comble du paradoxe, mettre en notes et en paroles les plus formidables odes aux grands espaces et à la liberté que l’Amérique avait connus depuis Dennis Hopper et Woody Guthrie.

L’immédiat après Broadway a ainsi vu Springsteen, 69 ans, filer en studio, dans son New Jersey natal, pour emballer «Western Stars», le 19e album de sa carrière – le 5e seulement sans son E-Street Band. Il n’y séjourna que quelques semaines, à l’opposé de ses sessions infernales des années 1970, quand il passait six mois sur la seule chanson «Born to Run», persuadé que le succès improbable de cette dernière jouerait sa carrière à quitte ou double (l’histoire lui donnera raison). Dans cette quête maniaque de la perfection, l’album du même nom avait retenu le musicien devant la table de mixage de mai 1974 à juillet 1975! Magie de la technique, de l’expérience ou du statut de star lui permettant l’embauche de 30 musiciens virtuoses? «Western Stars», en tout cas, concurrence le modèle «Born to Run» avec aisance au registre tant fantasmé du «mur du son» que Springsteen a toujours révéré, même quand il sortait l’artillerie (parfois très) lourde de son E-Street Band.

C’est en effet un disque «spectorien», du nom du producteur Phil Spector, que le Boss livre au seuil de l’été. Aujourd’hui embastillé à vie pour le meurtre de son ex-fiancée, Spector inventa deux choses: le son des sixties californiennes, carillonnant de partout, orchestral à la limite du symphonique, large, clair et radieux; le personnage de producteur laborantin, exigeant à la limite du tyrannique, imposant sa patte et sa réputation sur des chansons singles faites pour conquérir les hit-parades. Ces 45 tours mêmes que le jeune Bruce Springsteen écoutait ado et dont il fait l’inspiration revendiquée de «Western Stars», disque léger mais pas simpliste, orchestral mais jamais envahissant, dédié dans sa production aux «symphonies de poche» qu’affectionnait le Beach Boy Brian Wilson. Et, dans son fonds, aux éternels losers en quête de rédemption que le Boss chante depuis 40 ans.

Photos de jolies filles

Ce «vent» qu’il «suit» en ouverture d’album, c’est donc celui de l’éternel appel du large, au gré de l’infini réseau routier américain. «Hitch Hikin’» embarque avec cet auto-stoppeur délesté de tout en un carnet de voyage banal et sublime, dont les «photos de jolies filles» sur le tableau de bord et les motels défraîchis s’animent à mesure que l’instrumentation devient plus majestueuse. Loin de ses coups de gueule et de biceps qui avaient plombé ses récents disques avec le E-Street Band (dont l’oubliable «High Hopes», le dernier en date (2014), offert à la guitare affreusement démonstrative de Tom Morello), Springsteen dépose une voix vibrante sur un terrain luxuriant, éclectique, mobilisant à foison cordes philharmoniques, cuivres gourmands, steels guitars, banjos, accordéons et autres harmoniums pour colorier ses chansons. Le tout reste étonnamment digeste et très contemporain: les pastels vintage qui illuminent l’inspiration du Boss ne versent jamais dans le sépia triste et la nostalgie rance. Et ses histoires conservent une actualité malheureusement intemporelle: cœurs brisés, mecs paumés à la recherche d’un boulot, comédiens ratés dont la seule fierté et «d’avoir été tué par John Wayne» dans une scène qui lui a valu «plusieurs verres gratuits au bar». On ne change pas son écriture ni ses obsessions: les personnages du bestiaire springsteenien seront toujours plus proches de John Steinbeck que de Bret Easton Ellis.

Dans cette galerie de parcours solitaires aux teintes clairs-obscurs et aux accords mineurs, une seule chanson raconte un peu de joie collective et y puise un entrain chaleureux («Sleepy Joe’s Café»). Mais «Chasin’ Wild Horses» replace le disque sur la voie embrumée d’une quête sans fin ni but.

Ce disque solo mais pas solitaire ne devrait pas apporter au Boss les nouveaux hymnes bien carrés à dégainer sur scène. Qu’importe: il a annoncé en même temps que sa sortie la promesse d’une nouvelle tournée en 2020, avec l’E-Street Band, pour fêter ses 70 ans. Toujours en mouvement, finalement, comme ses personnages, mais avec un parcours mieux balisé et, sans aucun doute, un meilleur lit dans lequel dormir.

Créé: 13.06.2019, 22h09

Quand Bruce s’en va solo

L’histoire de Bruce Springsteen est une histoire de potes, comme il le raconte magnifiquement dans son autobiographie, «Born to Run» (2016). Ado, il rencontre les premiers musiciens qui formeront en 1972 son E-Street Band, compagnons de galère avec qui il gravira les marches du succès au cours de la décennie, jusqu’à l’explosion de «Born to Run» et «Darkness on the Edge of Town».

Avant l’ultime échelon qui en fera un phénomène mondial en 1984, et bien malgré lui, un héros ricain vendu par Reagan sur l’image musculeuse de «Born in the USA», Springsteen casse une première fois la machine en 1982, pour un premier solo en forme de thérapie personnelle et d’une démo enregistrée sur un 4 pistes, qui sortira tel quel en album.

Titré «Nebraska», du nom de l’État où il l’enregistra dans une cabane, ce disque de folk nue à l’opposé de l’exubérance du E-Street marquera des milliers de rockers furieux, pour qui la fragilité de la folk devenait une expérience non seulement autorisée mais encouragée.

De fait, chaque solo du Boss marque une rupture: la suivante, spirituelle (il interroge sa foi catholique) mais aussi créatrice (il est à sec à la fin de la folie des années 80) le pousse à deux solos au kitsch compliqué, «Human Touch» et «Lucky Town». Un retour au folk le remet en selle en 1995, avec «The Ghost of Tom Joad» inspiré des «Raisins de la colère», unanimement salué. Dix ans plus tard, «Devils & Dust» continuait sur cette voie acoustique.

On lui préfère un autre disque «solo» de cette époque: la joie houblonnée des «Seeger Sessions», où le Boss braille entre potes de vieux standards irlandais, bruits de chopes en sus.

En dates

1949
Naissance le 23 septembre, à Long Branch, New Jersey, USA.
1956
Première guitare après avoir vu Elvis Presley à la télé.
1972
«Greetings from Asbury Park, N. J.», premier disque exubérant, fait flop.
1975
Troisième disque «de la dernière chance», «Born to Run» cartonne.
1984
Brûlot anti-élites sur fond de trauma vietnamien, «Born in the USA» remplit les stades.
1991
Épouse en secondes noces Patti Scialfa. Ils ont trois enfants.
1999
Rock’n’roll Hall of Fame.
2002
Disque post-11 septembre, «The Rising» est l’un des rares à prêcher la tolérance.
2007
«Magic» renoue avec le meilleur de son inspiration rock.
2008
Soutient Barack Obama, seul à la guitare en ouverture de ses meetings.
2016
Dernier concert suisse en date F.B.



«Western Stars»
Bruce Springsteen
Sony Music



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