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La solitude d’Orphée de part et d’autre du miroir de la vie

La nouvelle production du chef d’œuvre de Gluck plonge l’Opéra de Lausanne dans des réalités insaisissables.

Aux enfers, seul vivant parmi les Ombres heureuses, Orphée (Phiippe Talbot) ne doit pas tourner son regard vers Eurydice (Hélène Guilmette).
Aux enfers, seul vivant parmi les Ombres heureuses, Orphée (Phiippe Talbot) ne doit pas tourner son regard vers Eurydice (Hélène Guilmette).
Alan Humerose

Avez-vous déjà rêvé d’entrer dans un tableau, de déambuler en trois dimensions dans cet espace virtuel qui n’en contient que deux, et d’y voir s’animer les personnages jusqu’ici figés? La dernière production lyrique de l’Opéra de Lausanne rend possible cette immersion. Précisément dans une peinture de Jean-Baptiste Corot, «Orphée ramenant Eurydice des Enfers» (1861) grâce au spectacle d’Aurélien Bory.

Imprimée sur un grand drap posé au sol, suspendue au mur ou au plafond, reflétée par un miroir géant, grossie dans certains de ses détails comme le ferait une loupe géante, la peinture préimpressionniste ne sert pas de décor à l’opéra «Orphée et Eurydice» de Christoph Willibald Gluck; c’est l’inverse qui est vrai: l’opéra devient la bande-son de cette incursion narrative à l’intérieur du tableau. Avec pour guide l’interprète d’Orphée, Philippe Talbot, ténor ardent, présent sur le plateau de la première à la dernière note et dont on suit l’hallucinant voyage dans l’espace rêvé du tableau de Corot et l’épaisseur de la partition de Gluck.

«Orphée et Eurydice» avait subjugué la cour de Vienne en 1762 dans sa mouture originale en italien, puis les Parisiens à l’Académie Royale en 1774. C’est cette version en français qui fascine et bouleverse encore le public lausannois depuis dimanche. Dans sa charge symbolique et son économie de moyens – le mythe d’Orphée est réduit à l’essentiel, avec pour seuls personnages le poète, son épouse Eurydice déjà morte et le dieu Amour –, l’ouvrage tient davantage du rituel initiatique que du spectacle d’opéra. Orphée est seul sur ce plateau dénudé, hurlant son deuil, même si celui-ci grouille d’esprits infernaux rampants et d’ombres heureuses flottant dans l’au-delà. Orphée est seul à amadouer les furies, seul à convaincre Eurydice de le suivre hors des Enfers sans pouvoir la regarder, seul quand il cède au désespoir de sa bien-aimée et qu’il la perd une seconde fois.

La cérémonie fonctionne grâce aux autres éléments du culte: l’Amour qui, au début et à la fin de la quête d’Orphée, surgit littéralement de nulle part comme une intervention divine (grâce à un numéro de cirque aussi simple qu’éblouissant). À chaque apparition, Marie Lys crée une présence qui capte immédiatement l’attention, comme une évidence. Et musicalement jaillissante. Il y a aussi Eurydice, Hélène Guilmette au timbre soyeux, restituée dans sa juste immatérialité par la scénographie, mais malheureusement enlaidie par une robe et une coiffure infâmes. Il y a le chœur, omniprésent et transparent, polymorphe et enveloppant. Et dans la fosse Diego Fasolis passe sans transition du four infernal au moulin céleste, inspiré et jusqu’au-boutiste comme jamais à la tête de l’OCL.

Mais le plus étonnant, le plus spectaculaire reste évidemment ce dispositif imposant imaginé par Aurélien Bory, gigantesque miroir sans tain qui nous fait basculer dans l’autre monde, qui reflète et dilate le tableau de Corot, démultiplie les démons, baigne les âmes défuntes dans un brouillard irréel et fait décoller l’Amour. Le «voile noir» de la mort y circule et finit par envelopper les amants, ressuscités ou figés pour toujours dans leur étreinte mythique.

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Lausanne, Opéra Ve 20 h, di 15 h, me 19 h Rens.: 021 615 40 20 www.opera-lausanne.ch

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