Passer au contenu principal

Le souffle de l’histoire

Le saxophoniste Shabaka Hutchings vient de sortir un album farouche qui résonne avec notre époque malade. Entretien.

Épaulé pour son nouvel album par ses Ancestors, musiciens pour la plupart sud-africains, Shabaka Hutchings (devant) a trois formations à son actif.
Épaulé pour son nouvel album par ses Ancestors, musiciens pour la plupart sud-africains, Shabaka Hutchings (devant) a trois formations à son actif.
Tjaša Gnezda

Cerné par la pandémie, s’intéresser à la musique ne va pas de soi. En période d’insécurité, tout le monde a tendance à se rabattre sur des valeurs sûres, souvent anciennes. Certaines vedettes ou maisons de disques préfèrent d’ailleurs reporter la sortie de leurs albums, convaincues de l’indifférence ambiante à la nouveauté. Le batteur Eric Harland n’est pas de cet avis. Il déclarait mercredi dernier sur Twitter: «Si vous avez de la musique… sortez-la. Littéralement, quelqu’un ne sera pas là demain qui aurait pu l’écouter aujourd’hui.»

En plongeant dans le dernier album du saxophoniste Shabaka Hutchings et ses Ancestors, «We Are Sent Here By History», une urgence est palpable, qui dépasse de beaucoup le caractère solennel de son titre: «Nous sommes envoyés ici par l’Histoire…» Un enregistrement comme un rituel propre à dissiper la tétanie d’une époque sidérée par son malheur, ouvrant les feux avec un titre de dix minutes aux allures prophétiques, «They Who Must Die» (Ceux qui doivent mourir).

Dans le cercle toujours plus pulsant du renouveau jazz de Londres, Shabaka Hutchings, 36 ans, fait déjà figure de héros omniprésent, que ce soit avec ses groupes Sons of Kemet ou The Comet is Coming. Mais il n’y avait pas de meilleure opportunité pour contacter le souffleur originaire de la Barbade que ce brasier où scintillent aussi quelques douceurs. Téléphone de début de confinement.

Chacune de vos sorties crée la sensation, êtes-vous en passe de devenir le nouveau gourou à Londres?

Je ne sais pas… Disons que je semble être productif, je me maintiens au travail, avec la même attitude que mes pairs, toujours sur la route, toujours à la recherche de nouvelles façons de faire de la musique. C’est un mécanisme à comprendre pour qui veut survivre dans l’industrie musicale.

Le secret, c’est de jouer sans cesse?

Yeah. À un certain point, la musique doit devenir ta vie, de façon à ce que tu n’aies pas à cesser de vivre… La musique doit toujours progresser et au moins articuler ce qui se passe dans la vie.

Le titre de votre dernier album et de certains de ses morceaux prennent une drôle de résonance aujourd’hui…

Pourtant je les ai choisis il y a longtemps déjà, 6 mois environ.

Que pensez-vous de leur dimension prophétique?

Ces choses ont un sens, mais elles ne se révèlent pas forcément à ma capacité d’entendement. Je peux produire du matériau à travers mon intuition et il y a des forces qui la gouvernent. Cela peut faire résonner le futur de curieuse manière, mais je ne me pose pas la question de savoir pourquoi cela s’est produit. Il faut avoir confiance en son intuition et en son jugement. Et quand je dis intuition, cela comprend une appréciation de l’histoire et la position de celui qui la croise. Notre façon d’agir historiquement nourrit le processus artistique.

Avec d’autres vous êtes en train d’ouvrir une nouvelle porte du jazz. Sans renier le passé?

Combiner des influences ne fait pas forcément avancer le jazz, chacun surligne des parties différentes en fonction de son expérience. Pour un ado, un historien ou un musicien, la part créative ne sera pas la même, même si l’on reste toujours dans un continuum entre l’inspiration de ce qui a été fait et les expériences contemporaines. En tant que jeune musicien, j’ai autant été marqué par le be-bop, le jazz des années 1940-1960, que par des improvisations mélangées à des influences plus actuelles ou plus classiques, comme l’Acoustic Ladyland ou le London Improvisers Orchestra. J’ai moi-même étudié la clarinette classique. Les points d’impact temporels ou géographiques, l’Afrique du Sud dans mon cas, sont nombreux. C’est une fois que la musique est interprétée qu’elle peut sonner neuf.

Le hip-hop a aussi fait partie de vos influences?

Oui, dans les nineties, j’étais un grand fan, je le suis resté même si j’ai étoffé mes goûts depuis.

Votre dernier album dégage une énergie puissante. Vous savez mettre le feu?

C’est le jeu des gars avec qui je joue qui met le feu et j’essaie d’écrire des compositions qui peuvent encadrer la flamme. Pour cet album, j’ai beaucoup plus composé, avec plus de structures, en le pensant comme un tout. Ensuite c’est à eux de jouer! Mais je connais leur réponse à certains types de musique. Nous avons aussi prêté une attention particulière au mix, dans l’idée d’atteindre un son puissant.

C’est une approche neuve dans le jazz de se concentrer sur les aspects de postproduction, non?

Au degré où on la pousse aujourd’hui, oui. Mais il y a toujours eu des expérimentations. Chez Coltrane, on l’entend très bien sur «Living Space» où il double le saxe ou dans l’une des versions de «Nature Boy» avec un jeu sur les entrées et les sorties de la basse. Des musiciens comme George Russell ont aussi beaucoup expérimenté de ce côté. Actuellement, la démarche est plus crossover, avec des musiciens de jazz qui mettent leur musique entre les mains de producteurs excellents dans d’autres genres, comme le hip-hop ou l’electro.

Comment vivez-vous la situation actuelle?

J’ai tout arrêté. Mon agenda est vide, tout a été annulé dans le futur immédiat. Cette situation sans précédent a un effet direct sur le live, qui va devoir changer alors que c’est ce qui donne vie à la musique. Il va falloir trouver d’autres moyens de relayer l’énergie au public mais, dans l’immédiat, les musiciens doivent se concentrer sur une seule chose: survivre. Si l’on veut espérer des tournées, il faut rester en bonne santé.

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.