Sur les traces d’une princesse du clavecin

ClassiqueUn concert célèbre à Genève Christiane Jaccottet, musicienne, pédagogue et pionnière du répertoire baroque, disparue il y a vingt ans. Témoignage d’anciens élèves.

Christiane Jaccottet a enseigné pendant plus de deux décennies au Conservatoire de Genève.

Christiane Jaccottet a enseigné pendant plus de deux décennies au Conservatoire de Genève. Image: DR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

C’est un instrument qui continue d’interroger les pavillons auditifs et les iris du grand public du XXIe siècle. Ses formes étroites et anguleuses? Les inconditionnels vous le diront eux aussi, sourire en coin: elles rappellent forcément celles d’un cercueil, surtout lorsqu’elles ne sont pas enluminées par de la peinture décorative. Quant à ses sonorités aiguës, elles se déploient de manière étrangement étincelante et rendent leur domestication compliquée, du moins pour les oreilles peu averties. Est-ce que pour autant cela fait du clavecin un objet mal aimé? Loin s’en faut. Longtemps délaissé, certes, après avoir été omniprésent dans la création musicale de la période baroque, durablement honni aussi pour avoir incarné à sa façon l’expression d’un élitisme aristocratique tombé en disgrâce après la Révolution française, l’instrument a retrouvé progressivement les lettres d’une noblesse perdue.

Pionnière du baroque

Cette renaissance, on la doit à des pionniers qui, dans les années 60 déjà, se sont mués en limiers et ont fouillé dans des archives poussiéreuses pour redécouvrir un répertoire tombé dans l’oubli. Gustav Leonhardt fut en cela un maître sans égal. Et sous nos latitudes? Une grande figure se détache avec force: celle de Christiane Jaccottet, musicienne qui sut s’imposer sur la scène internationale, mais aussi pédagogue qui attira au Conservatoire de Genève des étudiants du monde entier. Pour mesurer l’importance de cette artiste disparue il y a vingt ans précisément, rien de mieux que de suivre l’hommage que lui rend l’ensemble L’Estro Armonico, de la Haute École de musique de Genève. Ce jeune orchestre baroque accompagnera dimanche au temple de Saint-Gervais quelques-uns des anciens élèves de Jaccottet. À savoir Jovanka Marville, Béatrice Martin, Giorgio Tabacco.

Un art musical, entièrement consacré à Bach, se déploiera alors. Et un legs artistique prendra forme dans ces lieux austères de la Vieille-Ville. En quoi consiste précisément cet héritage? Et pourquoi l’action de Christiane Jaccottet continue de rayonner aujourd’hui encore? Lorsqu’on pose la question à deux musiciens – Simone Wavre et Guy Wachsmuth – qui en ont suivi les enseignements, on assiste à une scène qui vaut mille commentaires: chacun ajoute avec empressement sa petite pierre à l’édifice de la commémoration et du souvenir, le verbe très alerte coupant parfois le propos du voisin.

«Ce qui d’entrée m’a marquée chez elle a été sa grande qualité d’écoute, raconte Simone Wavre. J’ai intégré sa classe en 1970 à Lausanne, puis je l’ai suivie plus tard lorsqu’elle s’est transférée à Genève. Avec les jeunes étudiants que nous étions alors, elle prenait le temps de nous laisser jouer, avec un grand respect pour ce qui était proposé. Par la suite, elle laissait le silence s’installer, parfois longuement. Cela pouvait être intimidant, mais au final, il y avait toujours un mot qui vous aidait à progresser, à aller plus loin encore dans l’étude.» L’écoute patiente et empathique donc. Faculté qui lui a permis d’ailleurs de passer avec aisance d’un instrument à l’autre, en saisissant d’entrée les qualités et les limites de chacun.

«Il faut se rendre compte que, à ses débuts, Christiane Jaccottet était une des rares musiciennes à avoir décidé de consacrer toute sa carrière au clavecin, ajoute Guy Wachsmuth. Ce n’était pas une pianiste qui se frottait à temps perdu à cet autre instrument, comme tant d’autres à l’époque.» Son immersion fut alors totale. La musicienne parvenait à faire chanter des claviers comme peu d’autres; elle s’éloignait ainsi de ce jeu mécanique qu’on entendait si souvent à son époque. Et elle n’hésitait pas, entre deux séances de travail, à faire dans l’artisanat, à poser ses mains dans les mécaniques délicates du clavecin, à limer par exemple tel bec qui ne pinçait pas assez bien les cordes.

Un art de vivre

Et puis il y a eu, sur le front de la discographie, ses interprétations du vaste corpus de Bach, qui marquent aujourd’hui encore les esprits. «Je conserve chez moi un album dédié au Canton, nous confie la violoniste Florence Malgoire, qui dirigera le concert de dimanche. Je le trouve toujours sublime! Je ne l’ai pas connue de son vivant, elle est décédée une année avant que je n’arrive à Genève, mais aujourd’hui, lorsqu’on parle d’elle avec des musiciens qui l’ont côtoyée, les regards pétillent.» Guy Wachsmuth est de ceux-là et depuis longtemps le clavecin n’est plus un simple instrument à ses yeux, «c’est un art de vivre».


Hommage à Christiane Jaccottet Avec l’ensemble L’Estro Armonico, Jovanka Marville, Béatrice Martin, Giorgio Tabacco (clavecins), Florence Malgoire (violon et direction),
Temple de Saint-Gervais,
dimanche 1er décembre à 17h,
hesge.ch/hem

Créé: 28.11.2019, 22h51

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.