Les trois temps inconstants de Figaro

OpéraDécevante dans son premier volet, la trilogie du Grand Théâtre se relève avec deux sursauts.

Scène de «Figaro Gets a Divorce», avec David Stout dans le rôle-titre (à g.) et Alan Oke (The Major).

Scène de «Figaro Gets a Divorce», avec David Stout dans le rôle-titre (à g.) et Alan Oke (The Major). Image: MAGALI DOUGADOS

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On pourrait prendre cela comme une entreprise biographique parcellaire, qui retracerait quelques phases saillantes du personnage principal et de la petite société qui l’entoure. Telle que l’a conçue le Grand Théâtre, dans une opération d’envergure inédite sous nos latitudes, «La Trilogie de Figaro» place sur un piédestal la figure fantasque conçue par Beaumarchais pour en sculpter les traits à travers deux pièces majeures du répertoire (Le Barbier de Sévillede Rossini et Les Noces de Figaro de Mozart) et une création de la Russe Elena Langer (Figaro Gets a Divorce).

Parabole

Données à quatre reprises au cours de représentations formant des cycles très serrés, les trois pièces ouvrent de manière inhabituelle, mais néanmoins intrigante, la saison lyrique genevoise. Au fil de cette longue narration, tressée en coproduction avec l’Opéra national du Pays de Galles, Figaro déploie sa puissance comique, mais s’affiche aussi sous un profil sombre. Alors oui, on savoure ses trouvailles et son allant de Gascon au service du comte Almaviva (Rossini). On le croise dans une intrigue qui le mènera à l’issue heureuse d’un mariage avec Susanna. Mais on finit aussi par le découvrir transfiguré, dans un épilogue inquiétant, accoutré dans les costumes d’un réfugié franchissant illégalement les frontières (Langer).

Que tire-t-on de cette parabole à laquelle le scénographe Ralph Koltaï a donné une unité de décors, à travers un concept fait de variations sur un thème? Le sentiment d’une ascension qui débute bas, très bas, et qui s’achève avec un dernier volet convaincant, tant sur le plan de la plasticité scénique que sur le versant musical. Mais procédons dans l’ordre. Rossini, tout d’abord.

Un barbier sans lames

Le Barbier de Séville ouvre le bal et laisse derrière lui le goût de l’inabouti. Cette production, qui marque les débuts genevois de Jonathan Nott dans la fosse, à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande, souffre de plusieurs défauts de taille. Sur le plan musical tout d’abord, le chef britannique imprime une touche certes soignée, en dévoilant avec un grand goût du détail les lignes qui traversent l’«Ouverture», notamment. Mais ses choix des tempi, ses accentuations et ses attaques si peu vivifiants affaissent la partition et éloignent Rossini de ses racines latines, jusqu’à le faire passer pour un compositeur germanique.

Sur les planches, la distribution dévoile une inadéquation similaire. Bruno Taddia est un Figaro au jeu très (trop) expressif. Son défaut majeur? Celui de faire glisser son personnage du registre de l’espièglerie à l’humour fin vers celui plus convenu du clownesque. Sa voix, elle, n’a rien de rossinien: puissante mais peu nuancée, elle semble d’entrée d’une intonation peu ajustée dans la célèbre «Cavatine». En Bartolo, Bruno de Simone est celui qui se rapproche davantage du registre requis par l’œuvre. Mais sa projection s’avère un peu courte et ses vocalises peu fermes. Les autres personnages, en particulier le comte de Bogdan Mihai et la Rosina de Lena Belkina, bien qu’honorables, ne marqueront pas les esprits.

Hélas, à ces quelques défaillances s’ajoute une direction scénique qui n’irrigue pas le livret de cette sensualité et de cette drôlerie qu’on attendrait d’un «melodramma buffo» abouti. Les traits conçus par Sam Brown paraissent épais, les trouvailles surprenantes rares et le jeu de la distribution peu saillant. Cela s’aperçoit au lever du rideau, par la chorégraphie qui accompagne l’«Ouverture». Une troupe de danseurs armés d’immenses ciseaux (ah, ce clin d’œil entendu au barbier) aligne des mouvements de bel effet mais tout à fait datés d’un point de vue esthétique. Plus tard, les panneaux pivotants servant à ouvrir et fermer des scènes et des actes s’avèrent d’un goût esthétique discutable. Bref, mieux vaut tourner la page et passer à Mozart.

Des noces haletantes

Depuis sa nomination à la tête du Grand Théâtre en 2009, Tobias Richter n’avait plus signé de mise en scène. Il y revient d’une main assurée pour apporter une touche probante aux Noces de Figaro. Ce qu’on retient de ce deuxième volet? Un sens du rythme qui donne une belle agilité à l’œuvre. Les troisième et quatrième actes s’avèrent particulièrement enlevés, dans une succession de scènes menant d’un pas assuré vers le climax final. L’inspiration de Richter se laisse entrevoir: il y a dans ses Noces un arrière-goût brechtien, illustré par ce plateau vide qui accueille la distribution. Le geste théâtral avant tout? Oui, cette aspiration se confirme au fil des quatre actes: une distribution harmonieuse et par endroits brillante donne un beau relief, sensuel et finement calibré, à ce Mozart.

Ildebrando D’Arcangelo (le comte Almaviva) et Guido Loconsolo (Figaro) ont crevé la scène d’un jeu énergique et engagé. On aurait certes pu attendre de leurs voix des registres plus variés que les trop présents «forte», mais leur incarnation a fini par estomper cet inconvénient. Nicole Cabell a été tout aussi convaincante: son timbre limpide, son legato souple et ses intonations précises ont conféré à sa comtesse un port noble. Dans cette troupe homogène se distinguent encore par leur fraîcheur et leur entrain Avery Amereau (Cherubino) et Regula Mühlemann (Susanna), tout comme Bálint Szabó (Bartolo), dont la charge comique s’avère par endroits irrésistible. Un bémol néanmoins? On le trouvera dans la direction musicale de Marko Letonja, qu’on surprend trop souvent en décalage avec les voix, peu en phase avec la distribution, laissant entrevoir des moments de flottement lors des duos de Figaro et du comte, ou encore dans les airs de Susanna.

Mais l’heure du grand saut temporel sonne, et avec lui le temps d’un divorce.

Sombre rupture

Nous voilà plongés dans un contexte contemporain, mais dans un lieu que le livret conçu par David Pountney ne précise pas. Avec l’ultime épisode du triptyque, Figaro et ses compagnons d’infortune fuient une révolution indéterminée. Ils tombent dans l’illégalité en franchissant les frontières et finissent entre les mains d’un Major qui manipulera leurs destins. Dans un livret qui procède par ellipses, la narration de Figaro Gets a Divorce paraît par endroits d’une intelligibilité malaisée. Néanmoins, cet acte conclusif, noir et strident, s’avère le plus abouti. Les musiques d’Elena Langer, d’une grande variété et d’une richesse orchestrale bluffante, sont magnifiées par un Sinfonietta de Bâle et par un chef, Justin Brown, particulièrement inspirés. Les mouvements de décors, toujours pivotants, épousent comme jamais auparavant le jeu et donnent vie à des tableaux d’une beauté formelle certaine. Ajoutons à cela une distribution à la hauteur du défi que posent les partitions de Langer et on tient là un épilogue remarquable.

(24 heures)

Créé: 17.09.2017, 09h24

Infos

«La Trilogie de Figaro»

«Le Barbier de Séville», «Les Noces de Figaro», «Figaro Gets a Divorce»

Opéra des Nations, jusqu’au 26 sept.

Rens. www.geneveopera.ch

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