Visite à Nik Bärtsch, pianiste et samouraï de la musique zurichoise

RécitRencontre de ce musicien de l'épure et de la répétition à l’Exil – son «dojo» et son club – alors que sort son album «Continuum».

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Nik Bärtsch au piano avec son groupe Ronin dans son club Exil, antre musical de ce musicien suisse hors du commun.


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Ce n’est pas le plus facile à retranscrire, mais, lorsqu’on rend visite au pianiste Nik Bärtsch dans son club zurichois Exil, à deux pas de la Prime Tower, il fait d’abord parler le langage du corps. Comme tous les lundis, le musicien anime son «dojo», un workshop ouvert à tous pour exercer sa réactivité, son maintien, sa souplesse mentale et physique, avant de proposer un concert en soirée, le plus souvent de son groupe Ronin. A deux heures de l’après-midi, la salle, en triangle, ressemble à un vieux hangar désaffecté. Intégrant un cercle de quatre participants, le maître démarre les travaux pratiques par quelques exercices de relaxation, avant de poursuivre par des percussions au shaker.

Avec son look de moine shaolin (mais sa fascination va au Japon), il explore d’abord avec candeur cette répétition lancinante qu’il vénère dans ses compositions, puis fait tourner le rythme, sans craindre de surprendre ses disciples du jour selon un jeu qui permet d’en changer le sens. «Sitôt qu’on pense, on est perdu. Ne pas réfléchir, réagir.» La suite est plus classique et chacun saisit son instrument – guitares, flûte, ukulélé basse (!) et le pianiste s’assied à la batterie – pour se dégourdir les rythmiques sur des motifs aussi cycliques qu’hypnotiques.

Piano et canapés défoncés

A la fin de la séance, Nik Bärtsch s’enfonce au sous-sol où l’attend, derrière une porte, son atelier, une longue pièce avec piano et canapés défoncés. «Avant, nous étions dans un endroit plus alternatif. Il a fallu se décider rapidement en 2009. Avec quatre partenaires, dont un architecte et un agent d’artistes, nous avons construit ce club en trois mois. Avec notre programmation très mixte – 5-6 concerts et 1-2 soirées par semaines – nous ne sommes pas seuls dans le quartier: le Schiffbau, le club Helsinki et le Moods ne sont pas loin.»

Très droit sur son fauteuil affaissé, le Zurichois de 44 ans, signé depuis dix ans sur le prestigieux label munichois ECM, détaille volontiers ses principes esthétiques, superposables à sa ligne de vie. «Alors que j’étais étudiant en musique, on ne m’a presque jamais parlé des sensations du corps, alors que bouger intelligemment, sans déploiement de force excessif, fait partie des qualités d’un musicien. Que ce soit pour fluidifier le jeu, pour éviter des douleurs inutiles ou pour affronter les aléas d’une tournée fatigante.» Le pianiste connaît ces difficultés, lui qui a tourné des Etats-Unis au Japon en passant par le Mozambique – «mais jamais en Suède, en Espagne et en Islande». «Avec l’aïkido et la méthode de Feldenkrais, que je pratique depuis de nombreuses années, j’ai trouvé des réponses à ces questions. L’aïkido n’est pas un art d’attaque, il développe la présence, le contact.» Des valeurs que l’instrumentiste se fait fort de hisser sur scène.

Continuité à tous les étages

En adepte de la répétition, voire du sérialisme effleuré dans son dernier album, Continuum, renouant avec la configuration Mobile de ses débuts, celui qui se revendique d’une certaine «ascèse» ne voit pas dans cette discipline qu’une technique, mais aussi une philosophie plus globale. «La notion de continuité est une stratégie qui s’applique à différents niveaux. Cela va de se retrouver tous les lundis pour s’exercer et jouer – la dimension d’une communauté sociale – à une approche musicale générale où certaines idées sont retravaillées – des structures rythmiques à la dramaturgie du concert.»

Par exemple, sa composition Modul 44 (tous ses morceaux sont numérotés de la sorte) avait déjà été enregistrée par Ronin, sur l’album Holon de 2008. On le retrouve dans Continuum en 2016 sous de toutes nouvelles couleurs. «Avec Ronin, nous avons gagné un certain succès populaire grâce à une musique amplifiée, destinée aux clubs, plus funk, plus directe. Avec Mobile, le registre est plus radical, plus acoustique, dirigé, non sans ironie, vers la musique de chambre, contemporaine. Par contre, le Modul 5 ne pourrait pas être joué par Ronin, même si ma conception modulaire laisse beaucoup d’ouverture, un peu comme le territoire d’un animal qui peut aussi s’y tenir immobile ou caché.»

«La complexité n’est pas importante en soi, on peut réduire le matériel musical, mais la musique doit rester vivante et c’est la conséquence du travail en groupe»

Mais les grands principes côtoient toujours les expériences les plus existentielles. «Il y a des cas très concrets: je joue depuis trente-trois ans avec le batteur Kaspar Rast. Cette collaboration a donné des résultats qui auraient été impossibles sans cette durée. J’aime ces développements en spirale où l’on avance en passant par ses racines. Une base d’entraînement, que l’on retrouve dans les arts martiaux, mais à partir de laquelle se construisent des structures élaborées. La complexité n’est pas importante en soi, on peut réduire le matériel musical, mais la musique doit rester vivante et c’est la conséquence du travail en groupe. Il s’agit d’une discipline moins stricte que modeste, qui vise à se donner une liberté.»

Adepte d’une transe «très ouverte, sans rien d’ésotérique ou de psychédélique», Nik Bärtsch, qui profite de l’oreille du producteur d’ECM Manfred Eicher, a aussi profité de son endurance en termes de carrière. «Il nous a fallu cinq ans pour se faire connaître, cinq ans pour générer de la confiance chez le public et cinq ans pour montrer que nous pouvions évoluer, que notre musique n’est pas finie.»

A l’heure du repas dans un turc du coin, le père de trois filles questionne sur le succès de l’UDC en Suisse romande. Lui-même, dans le respect qu’il a appris des arts martiaux, a contacté, via Facebook, des militants de la dernière initiative anti-étrangers pour argumenter, renverser l’énergie négative. «Je ne sais pas si cela a servi», concède-t-il.

La nuit est tombée sur Zurich. L’Exil s’est transformé en antre miroitant à la lueur des bougies. Le concert de Ronin peut enfin «spiraler» les oreilles des amateurs d’énergie cyclique.

Créé: 19.03.2016, 13h22

Son album

Nik Bärtsch's Mobile
Continuum
ECM (distr. Musikvertrieb)

Son club

Exil
Zurich, Hardstrasse 245
Rens.: 043 366 86 84
www.exil.cl

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